Accueil du site / Pratiques / Outils / En formation / 2012- 2013 « Cultiver la paix, partager les récits. » / La saga de la famille B.

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Regard sur une généalogie à rebondissements, une création sous la forme un atelier d’écriture.

Pistes de l’atelier (reprises en fin d’atelier lors de l’analyse réflexive finale
* Le voyage et son récit, sa transmission.
* Les migrations, une expérience universelle ?
* La saga familiale : reconstitution, fabrication, invention.
* « Famille, je vous hais ! », « Famille, je vous aime ! »
* La notion « d’identité narrative »

L’atelier est tiré de « 15 ateliers pour une Culture de paix » à découvrir ici

L’atelier commence par la lecture sans commentaire de ce texte mystérieux, rapporté par le plasticien Christian Boltanski

« L’histoire du rabbin : … »

Temps 1 – Le trésor de cartes postales

Écriture de cartes postales telles qu’on l’enverrait à un membre de sa famille alors qu’on est en voyage. Ces cartes sont versées dans un pot commun.

Temps 2 – L’arbre généalogique (une production collective)


Temps 3 - Le récit du voyage fondateur textes série A)

Pour lire les textes, déplier les « liens / onglets ».

Le voyage de d’Angela,
épouse de Marius,
1894-1944

« Je m’appelle Angela, je (...)

« Je m’appelle Angela, je suis née en Italie dans la région de Florence en 1894. Mes parents vendent des légumes cultivés dans un bout de jardin collectif. Mes oncles et tantes viennent le dimanche avec mes cousines, tout le monde va à la messe avant le repas partagé. La vie est un peu dure, mais je suis heureuse et insouciante, jusqu’au jour où mon père meurt accidentellement. Je n’ai que 10 ans, pas de frère ni de sœur, j’encaisse. L’Italie traverse une période noire, pas de travail, pas d’argent, mon baluchon sous le bras me voilà partie avec ma mère et ma grand-mère vers la France, direction Marseille en souvenir de mon grand-père qui était navigateur et qui rapportait toujours un petit souvenir de ses voyages. Pour Marseille, c’était la Bonne Mère enfermée dans sa bulle de neige. Les bateaux me fascinent ils invitent aux voyages et moi voyager j’aime ça. Donc prendre le train me réjouit sachant que je vais retrouver une partie de la famille tantes et cousines, je n’ai pas de crainte. Marseille ! Qu’elle est belle ! Son port, sa mer, le château d’If, le marché, et la Bonne Mère en vrai. Je ne tarde pas à parler marseillais, même si je vais rarement à l’école du quartier, je fréquente celle de la rue et là j’apprends beaucoup. La ville est très cosmopolite on y rencontre toutes sortes de gens, venus d’endroits différents comme moi. Les riches, je les reconnais dans leur beaux costumes, tout droit sortis de chez le tailleur, les pauvres aussi avec leur habits d’occasion achetés au marché aux puces. J’ai 11 ans et vends des légumes sur le marché de la Plaine avec ma mère, je me lève tous les jours très tôt. Nous n’avons pas de voiture et pas d’argent pour prendre le tram, c’est donc à pied que nous faisons le trajet 1 heure aller, 1 heure retour.

À 14 ans, je suis servante chez Madame Gandolfi, toujours bien habillée, maquillée avec un petit accent et sentant bon la lavande. À ma majorité, la première guerre mondiale fait rage, les soldats meurent ou reviennent blessés du front. Pour arrondir mon salaire, je reprise les uniformes dans les locaux du fort St Jean. Le goût pour la couture s’éveille, je décide de devenir couturière.

J’ai l’habitude pendant mes temps de pose de flâner sur le port de Marseille, de rêver au Prince charmant et quand j’ai quelques pièces de monnaie je file à La Criée acheter du poisson pour ma mère. Je remarque ce jeune homme grand beau et fort, nos regards se croisent, mon cœur bat la chamade, il s’appelle Marius. »

Simonne la lionne


Le voyage de Boris,
fils de Marius et Angela,
1925-1973

« Mercredi 30 janvier 1955,

« Mercredi 30 janvier 1955, Cabine 16 Wagon 5

Cela fait une semaine déjà que je vois défiler les paysages à travers la fenêtre aux rideaux pourpres. Il est midi. Avant de prendre mon déjeuner, je m’installe sur la tablette et j’écris mon journal de bord. Je regarde les pages blanches noircies par ma plume. Je lève les yeux et je vois la plaine enneigée griffonnée par quelques arbres maigres et gris. Tout est calme autour de moi. Les voyageurs n’ont pas encore envahi le wagon restaurant. Le repas est servi à 13h dans le Transsibérien. Tout est calme aussi le long des plaines et villages que nous traversons. L’hiver, bien moins rude que l’année dernière, a tout endormi sur son passage.
Oui, la sérénité est bien là, mais elle reste à l’extérieur de moi. Dans mon corps subsistent encore les brûlures de mes blessures et dans ma tête, le tumulte est roi. J’ai tellement espéré que ce voyage au cœur de ces trois pays et au rythme de huit fuseaux horaires apaiserait mes tempêtes et soignerait mes douleurs. Tant de kilomètres parcourus, tant d’horloges ont sonné. Peut-être est-il encore trop tôt… Depuis que j’ai décidé d’entreprendre ce périple, une seule chose devient évidente à mes yeux. Écrire. Écrire devient pour moi l’essentiel de ma vie. Au-delà de toutes choses, si je n’ai pas toutes les réponses, même si je ne trouve pas le repos. Je pourrai sans cesse me demander pourquoi avoir survécu à toutes ces souffrances du corps et de l’âme. En vain. Écrire notre histoire restera le moteur de ma vie, tant qu’elle sera. »

Valérie



Le voyage d’Antoine,
fils de Marius et Angela,
1926 – 1969

« J’ai la conviction que (...)

« J’ai la conviction que c’est pendant le chantier de jeunesse où je fus affecté le 11 janvier 1944, dans un petit village de la Drôme du nom de Tarendol, que se sont agrégés les éléments qui ont déterminé les choix et les orientations les plus marquants de ma vie.

J’avais connu jusqu’alors le destin un peu commun, un peu banal dans les années trente, des enfants nés dans une grande ville du sud (Marseille), dans un milieu social populaire, pour ne pas dire pauvre. Mon goût pour les histoires avait rapidement été interrompu par la fin de la scolarité obligatoire à douze ans, ma mise en apprentissage dans les ateliers de la Joliette et la guerre où subsister devint la préocupation principale.

Mais le départ forcé vers Tarendol fût l’occasion d’une rencontre »miraculeuse« à mes yeux ! Car malgré tous les inconvénients de l’arrachement imposé par le départ obligatoire au chantier, j’y rencontrai, au premier jour, notre chef de section, un certain René BARJAVEL, dont le rayonnement intellectuel et moral réveilla en moi le goût enkysté pour les livres, l’écriture et me fit découvrir l’idée d’engagement physique au service de causes généreuses et humanistes.. J’accompagnai, avec d’autres, le combat secret qu’il menait alors pour s’opposer au nazisme et quand nous fûmes trahis je mesurais avec consternation l’étendue des postures et impostures dont l’homme est capable. Par chance je réchappai à la mort avec quelques autres. Quand à la libération je constatai que la lacheté et la cruauté n’était pas l’exclusivité d’un camp, je décidai de me »retirer« de la vie ordinaire pour me rapprocher de la nature, des livres, de l’esprit, en prenant la robe dans le monastère de Ganagobi, dont m’avait parlé un autre écrivain, pacifiste et illustre, du nom de Jean GIONNO.

J’y menais la vie à laquelle j’aspirais, conjuguée à une liaison pas qu’épistolière ni platonique avec soeur Marie Ange, mais assez discrète pour l’inscrire dans la durée, sereine.

Mon choix de vie, bien que désapprouvé par ma famille n’entraîna pas de rupture avec celle-ci mais espaça les temps de retrouvailles. »

Jean-Luc


Le voyage de Jules,
fils de Marius et Angela,
jumeau de Julietta,
né en 1932.

« La France d’après-guerre (...)

 »La France d’après-guerre n’était plus faite pour moi.
Fier de mes origines, je ne pouvais rester ici entendre que l’Italie était l’une des plus grandes perdantes de la guerre.

Certes, j’ai 14 ans et je suis encore jeune mais j’ai besoin de voir ce pays où on mange la pasta et où on vit pour il calcio. C’est décidé je m’en vais. Giorgio, mon oncle, m’a invité à le rejoindre à Turin car il a du travail pour moi dans son atelier de couture. De plus, je pourrais peut-être jouer à la Juve, qui sait ?

Je pris le train de Marseille jusqu’à Gênes où je découvris pour la première fois la Riviera française et italienne. Mon oncle m’attendait et, dès mon arrivée, il m’expliqua « que dans la vie, il faut travailler dur pour avoir ce qu’on veut », avec son beau sourire moustachu.

Je découvris ce pays dont je rêvais tant, certes peu industrialisé mais où les valeurs sont fortes. Durant ce trajet en train de Marseille à Gênes, je discutai avec un monsieur âgé d’une quarantaine d’années qui m’expliqua que la France était à reconstruire et que si je m’y intéressais, je pourrais y trouver un avenir agréable. Lui, il faisait des allers-retours entre Marseille et le Nord de l’Italie car il y avait des affaires qui émergeaient.

Ce monsieur avait pour idée de développer la pizza et les pizzerias à Marseille et en Provence.
Il m’expliqua la recette de la pizza et que le secret résidait dans une bonne sauce tomate. Puis, on discuta de tout et de rien.

Arrivé à Gênes, il me serra dans ses bras, me souhaita beaucoup de courage et me dit
« Dans la vie, on ne gagne que ce que l’on met dans son estomac ».

On se quitta et j’allai rejoindre mon oncle et cette Italie qui m’attendait tant.

Giorgio et moi, car il ne voulait pas que je l’appelle tonton, ça le vieillissait disait-il, nous allâmes prendre le car qui nous mènerait de Gênes à Turin.

Dans le bus, il y avait l’équipe des seniors de la Juve, j’avais l’impression de vivre un rêve… Je m’assis près d’eux et je les écoutai parler de leur victoire contre la Sampdoria, je me croyais membre de cet effectif. L’un d’entre eux m’offrit un ballon, l’autre son maillot de match.

Je leur racontai mon rêve de devenir un jour un grand joueur de la Juve. Le médecin de l’équipe invita Giorgio à m’amener à une détection de jeunes joueurs pour la Juve.

Giorgio nota l’adresse et le rendez-vous, j’étais le plus heureux… »



Le voyage de Julietta,
fille de Marius et Angela,
née en 1932

« Je n’avais pas réussi à (...)

« Je n’avais pas réussi à effacer de ma mémoire les conséquences de la guerre : le souvenir des sirènes alors que j’étais à l’école, les bombardements de la ville. Ma conscience était sous l’emprise de ces évènements !

J’avais une amie, du prénom d’Anna. Ses parents furent déportés. Nous avions caché quelquefois des voisins juifs ou communistes recherchés par la Gestapo. Mais là, tout était allé tellement vite que nous n’avions rien pu faire.

Elle restait souvent à la maison.

La Libération fut salvatrice certes, mais les images sont restées dans ma mémoire. Le quartier était chargé de souvenirs, d’émotions !!

Pourtant mes frères, très proches de moi, mes parents disponibles rendaient ma vie heureuse.
Malgré cela, je décidai de partir, de faire un voyage : un voyage pour fuir, un voyage pour oublier…
Ce projet était essentiel. Il fallait que je parte, que j’aille à la rencontre de personnes ayant une autre histoire que la mienne. Souvent j’imaginais des paysages nouveaux, insolites, même si notre région nous en offrait déjà une belle diversité. D’ailleurs, assez souvent, j’allais me balader dans l’arrière pays aixois. J’aillais aussi jusque dans les Alpes !!

Il fallait que je parte. Loin !

Je rêvais de l’Amérique latine. Anna m’avait tant parlé de son voyage au Brésil. Ces récits me transportaient. Et c’est là que je décidais de partir avec en poche quelques adresses qu’elle m’avait données.
Je fus enchantée par la découverte de ce nouveau pays. Tout était différent : les gens, la mentalité, leur façon de déambuler dans les rues, de s’exprimer ! Moi qui aimais tant me promener dans la ville, je me laissais envahir et tous mes sens étaient transportés.

Je trouvai rapidement un logement dans un quartier de condition modeste à Sao Paulo. Grâce à l’accueil des amis d’Anna, je pus d’emblée m’imprégner de la culture.

C’est à la terrasse d’un café où j’avais l’habitude d’aller que je fis la connaissance de Juan, un bel homme vêtu d’une chemise et d’un pantalon blancs. Nous nous retrouvions souvent et nous allions de quartier en quartier. Chacun avait sa spécificité. Mais je me rendis compte très vite qu’il y avait une partie de la ville, beaucoup plus au sud, qu’il ignorait systématiquement. Il était très vague dans ses explications quand je lui demandais de m’en parler.

Un jour, j’entrepris de le suivre. Il vivait dans ce quartier. Et ce quartier était misérable, sordide à la lisière des favellas.

Quand je le revis, j’essayais à nouveau d’en savoir plus sur lui, où il vivait, ses activités…

Il n’a jamais pu me dire d’où il venait. Sa condition ne me gênait pas, mais le mensonge dans notre relation était insupportable.

La désillusion fut telle que j’écrivis à Jules, mon frère jumeau, l’avertissant que je rentrerais prochainement. C’est ainsi que je quittai ce pays que j’avais par ailleurs énormément apprécié ».

Éva


Le voyage de Natascha,
épouse de Boris,
belle-fille de Marius et Angéla,
née en 1936

« Je m’appelle Natasha, (...)

« Je m’appelle Natasha, Natasha Andreevna Ivanova et je suis née le 19 janvier 1935 à Nikolaev, une petite ville du sud de l’Ukraine près d’Odessa et de la rivière Ingul. C’est ce que je répète dans ma tête depuis notre départ de Kiev, depuis que nous sommes dans cet avion qui nous emmène vers la France, vers Marseille.

Boris somnole à côté de moi, sa main dans la mienne.

Quand j’ai décidé de le suivre, je savais que je devais abandonner mon passé, ma vie d’avant, mon histoire. Je savais que je laissais derrière moi toutes les choses que j’aimais le plus au monde, ma famille, mes amis et la peinture.

Dans mes affaires, je n’emporte que du linge, des photos et cet enfant qui bouge dans mon ventre. Pendant le vol, je me laisse aller à mes souvenirs, mon enfance, les bruits, les odeurs, les couleurs… les couleurs ! Celles que j’aimais mélanger, inventer et avec lesquelles j’essayais de reproduire les tableaux qui se trouvaient pages après pages dans le livre trouvé par hasard dans le grenier de la maison familiale.

Ce grenier où j’aimais passer des heures, seule, silencieuse, cachée à m’inventer une vie, une autre vie.
Celle que je n’avais pas, celle dont je rêvais, celle qui m’empêchait de visiter les paysages que je découvrais au fil des pages de mon livre.

Alors je me contentais de les reproduire et de les réinventer.
Ensuite, je rangeais minutieusement mon matériel, je faisais disparaître toutes les traces de mon secret et je revenais à la réalité.

L’avion traverse, maintenant, des nuages et je sens la main de Boris serrer la mienne.
J’ai l’impression qu’il sait mais il ne dit rien, par pudeur peut-être.
Nous n’allons pas tarder à nous poser et ma poitrine se serre. Je vais voir les siens, pour la première fois.

« Comment vont-ils m’accueillir, comment vont-ils accepter la rondeur de mon ventre ? »
Un instant, la panique m’envahit et je me demande si j’ai bien fait de le suivre, d’accepter sa demande.

Il est trop tard pour revenir en arrière.

Il est temps d’affronter mes doutes, mes questionnements. Il est temps de tourner cette lourde page et d’arrêter de fuir pour enfin commencer à devenir la femme, l’épouse et la mère que je veux être.
La pression de Boris sur ma main me sort de mes pensées.

L’avion est en train de se poser, dans un instant je vais découvrir ma nouvelle famille.
Et les souvenirs ressurgissent. Je revois mes parents, mes frères et sœurs, ma maison, la guerre et encore ce grenier où j’avais trouvé cette lettre par hasard. Ces mots, cette écriture, l’écriture de mon père. C’est ce jour-là que j’ai su.

L’avion ne bouge plus. Boris se lève, il prend nos affaires et me sourit. Il sait mes inquiétudes. Il pose sa main sur ma joue et me murmure que tout va bien se passer.

Je fais semblant de le croire, je lui rends son sourire, je me lève en me tenant le ventre et je lui dis à mon tour : « tout va bien se passer ».

A suivre… »

Stéphane.S


Le voyage de Karim, compagnon de Jules, 1938 – 1981

« C’est dur d’être le fils (...)

« C’est dur d’être le fils d’un tirailleur marocain ! Mon père est parti à la guerre juste après ma naissance. Je ne l’ai jamais vraiment connu. Tout ce dont je me souviens, c’était ses moustaches fabuleuses et sa tenue de tirailleur. Une photo jaunie en atteste dans la chambre de ma mère. C’est elle, ma chère petite mère qui m’a élevé, avec l’aide de sa propre mère et de ses sœurs Zahia, Yasmina, Leïla.

J’ai été un petit garçon terriblement gâté. Toujours dans la rue avec les copains, ou à l’école coranique. J’avais un goût pour la musique, il ne s’est jamais démenti. J’aimais la darbouka, ses rythmes, ses sonorités qui font trembler jusqu’aux tréfonds.

En 1945, à 7 ans, ma vie a brusquement changé. Le gouvernement français nous appris dans la même lettre, le décès de mon père et le fait que nous pouvions bénéficier d’une petite tension… à condition d’habiter en France. Après maintes hésitations, ma douce mère se résolut à quitter notre petite maison de Casablanca pour emmener toute la famille à Marseille.

Toute la famille. Ce n’était au final que trois personnes : ma mère et moi n’étions accompagnés que de ma tante Leila effondrée depuis le décès de ma grand-mère.

Peu de choses à emporter. Nous avions vendu l’essentiel. Il nous restait trois valise en carton et un ballot de linge, sur le pont numéro trois du paquebot. Je n’oublierai jamais cette impression de liberté quand le bateau fut en pleine mer. Rien ne perturbait l’horizon, deux sillons à l’arrière se creusaient, aussitôt recouverts, aussitôt recreusés, dans un éternel recommencement.

Les enfants étaient livrés à eux-mêmes et jouaient dans les coursives. C’était des parties de cache-cache extraordinaires. Nos mères étaient trop occupées à ne pas perdre les paquets, à nous distribuer la nourriture emportée et soigneusement emballée, pour nous gronder ou nous faire des remontrances.

Seuls les officiers de marine nous avaient à l’œil pour que nous ne dérangions pas les Premières classes. C’est à cette occasion que j’ai pris conscience de cette notion de »classe« et que je n’étais pas dans la meilleure.

Cinq jours entre le ciel et l’eau ! Cinq jours de pur bonheur. Ce sentiment de franche liberté m’accompagnera toute ma vie. C’est cette liberté et l’ouverture d’esprit qu’elle m’a donnée qui m’a conduit vers Jules. On dit qu’il n’y a pas de hasard. C’est vrai. Ma vie d’artiste et de chanteur m’a fait arpenter bien des chemins et rencontrer bien des hommes. Mais foi de Karim ! Jamais un homme comme Jules. Il est un peu plus âgé que moi, c’est aussi un artiste à sa manière. Une soirée musicale a suffi pour que nous nous trouvions. Un peu à la façon de Montaigne et La Boétie.

Comme le dit la chanson : »Jules, c’est mon Amérique à moi !« . Le découvrir a été l’œuvre de mes derniers jours. Je me suis fait mannequin pour lui plaire et travailler dans son sillage. Nous nous sommes connus bibliquement, mais ce n’est pas avec lui que j’ai attrapé le VIH. Quand je lui ai dit, au lieu de jurer ses grands dieux que on ne l’y prendrait plus, il m’a serré la main et promis qu’un petit microbe crochu n’allait pas nous séparer. De fait, il ne m’a pas quitté même quand je grelottais de fièvre et que mon corps se réduisait de jour en jour.

Le sida est en soi un long voyage et Jules m’a accompagné… »

Odette


Le voyage de Pablo,
compagnon de Julietta,
né en 1940

« Après toutes ces années (...)

« Après toutes ces années de naissances, de rencontres et de re-naissances, j’ai éprouvé le besoin de repartir sur ma terre natale mais je ne voulais pas y aller directement. En effet, je voulais passer, et même repasser par les différentes terres traversées par mes familles… faire un tour de terre et un tour d’histoires et comprendre mon histoire pour la recréer, la créer avec l’avant, l’après, les uns, les autres, les connus et les questions.

J’étais anxieux à l’idée de ce voyage... laisser ma femme, mes filles et ma petite fille. Leur faire comprendre la nécessité pour moi de partir et de prendre de la distance pour mieux me retrouver.
Passer par l’Italie, la Russie, l’Afrique aussi. Tisser ce fil qui nous relie en pointillés et parfois en pleins. Partir avec des questions, et revenir peut être avec d’autres questions. Je repensais à mes années de fac de philo : se questionner pour mieux chercher, sans peut être trouver…

Le jour du départ, j’ai préféré me rendre seul à l’aéroport pour éviter le partage des larmes. Je savais que ce serait difficile et je préférais pleurer seul. J’emportais avec moi un grand cahier, un stylo, un crayon. Mon sac à dos était assez grand pour contenir tout ce dont j’avais besoin, mais pas trop grand pour ne pas m’encombrer du superflu.

Mon arrivée à Rome me plongea dans les racines de Julietta et Angéla. J’y passais une semaine. J’y retrouvai les mouvements de la vie italienne, pleine de rires, de vies, de gestes et de bruits. Tous ces mouvements m’expliquaient la nature de ma femme. Loin d’elle, je la comprenais mieux dans ses peurs, ses forces, ses rêves et ses doutes.

La semaine suivante, je pris le train pour partir sur les traces de la campagne russe : campagne rase et boisée à la fois. De longs kilomètres à travers des paysages variés et froids. Au cours de ce voyage qui dura près de quinze jours, je me rendis compte que j’étais loin de ces gens-là, que le fil était en pointillés et qu’il ne me reliait que vaguement à certaines personnes de ma nouvelle famille française avec qui j’avais peu d’affinités.

L’étendue du voyage fut à la hauteur de l’étendue des kilomètres.

L’avion suivant m’amena en Nouvelle Zélande. Je pensais beaucoup à ma fille pendant ce voyage… hôtesse et accueillante dans les airs pour toutes les têtes à la recherche de nouveau et de réponses. Isabelle représentait pour moi l’invitation au voyage. La Nouvelle Zélande ne fut qu’un passage et une étape courte. Je profitais de ce temps-là pour photographier et garder en mémoire des paysages absolument étonnants et je repris la route, ma route.

J’arrivais à l’aéroport de Brasilia en début de journée. Le soleil se levait au moment où l’avion se posait de son long vol à travers les nuages. Je me sentais maintenant loin des miens, et des leurs. Cela était à la fois effrayant et soulageant.

En sortant de l’aéroport, je pris le premier taxi qui s’arrêta devant moi et me fis conduire au domicile de mes parents adoptifs. Ils habitaient toujours la même grande maison, celle où j’avais grandi une partie de ma vie, avant que nous ne partions nous installer tous les trois dans de nouveaux pays où mon père était nommé par ses autorités à chaque rentrée.

Cette maison n’avait pas changé, pas même la couleur des volets. Je restais un moment dans le jardin avant de me décider à entrer et lorsque ce fut le moment, j’ouvris la porte et trouvai mes parents en train de déjeuner.

Ils savaient que j’étais là pour retrouver d’autres racines que celles qu’ils m’avaient offertes. Ce n’était pas facile, ni pour eux, ni pour moi… le silence, autour du café était le plus facile à écouter… »
Corinne


Le voyage de Isabelle,
fille de Julietta et Pablo,
née en 1963

« Je le savais. Quelque (...)

« Je le savais. Quelque chose au fond de moi me disait de ne pas faire ce voyage. Sûrement la fatigue. L’épuisement de nuits sans sommeil qui se succédaient et les Parents qui m’attendaient dimanche.
« Pour une fois, m’avaient-ils dit, viens manger à la maison… Il y aura ta sœur et ta cousine Angela qui rentre d’Irak. Elle veut te voir, elle a tant de choses à te dire. »

« On verra… » avais-je répondu. Mais je savais que je n’irais pas. Ma sœur Angela je la voyais tout le temps. Elle était toujours en train de se plaindre qu’elle n’avait pas d’argent. Était-ce de ma faute à moi si elle était caissière ? Si elle habitait en HLM ? Quant à Hélène si c’était pour l’entendre raconter les atrocités de la guerre et comment elle avait sauvé un orphelin posé sur un char au milieu de tirs de mortiers. C’est bon, je connaissais, il suffisait d’appuyer sur la télécommande pour avoir les images…

Et puis il y en aurait d’autres, des repas en famille. Je me promettais de sacrifier dimanche prochain.
(…)

J’ai pris mon service sur la ligne Paris-New York, en 1re classe. Très confortable. Très pénible aussi. Les passagers en 1re s’imaginent qu’ils ont tous les droits, de manger à toute heure, de couper les réacteurs, ou pire, de pincer les miches de l’hôtesse.

Je le savais. Mais lorsque j’ai vu son nom sur la liste de vol, je n’y croyais pas ! Lui… Mon idole !... Je l’ai couvé du regard, je l’ai servi, je l’ai regardé dormir, je l’ai entendu me dire qu’il donnait un concert le lendemain soir, je l’ai vu glisser dans la manche de mon tailleur une petite carte avec son numéro. Non mais ça c’était trop fort, trop cliché, trop improbable et tellement immoral…

Quand l’avion s’est posé, il est descendu sans un regard pour moi.
Arrivée à l’hôtel, j’ai appelé Angela, ma sœur. Je voulais son avis, son autorisation pour aller au concert, sa bénédiction en somme pour composer ce numéro inscrit sur cette petite carte que je sortais sans cesse de mon sac puis remettais nerveusement à sa place. Mais je lui ai dit n’importe quoi, à ma sœur… Que j’étais malade… Qu’il neigeait ici à New York… De toute façon, elle ne m’aurait pas crue, de toute façon elle ne m’aurait pas comprise, elle et ses idées communistes ! »


Le voyage de d’Hélène (fille de Boris et Natacha), née en 1965

« J’allais entamer mon année

« J’allais entamer mon année d’infirmière anesthésiste sans grande conviction, mais les règles du numerus closus étant ce qu ’elles sont, je n ’avais pu passer mon diplôme d’Etat en puériculture. Je m’interrogeais beaucoup, d’autant que suivre cette spécialisation me confronterait encore une fois à la présence de Youcef, et que je ne m’en sentais plus la force. Notre rupture avait été terrible ; je ne pouvais me résigner à cette proximité sans en partager l’intimité...

Bref, j’errais dans mes pensées quand je reçu un appel de Vanessa. Elle s’était engagée à La Croix Rouge et m’annonçait qu’elle partait en Irak pour une mission qu’on leur avait confiée . La guerre et ses atrocités : le bombardement de la Belle de Mai, les messages codés, les infirmières improvisées, les images des récits de l’ oncle Antoine revenaient à la surface. Ce dernier avait écrit ses mémoires de résistant et les avaient fait parvenir à mon père.

Et, comme une évidence, sans que j’ai eu le temps de vraiment soupeser cette pensée, je m’entendis demander à Vanessa de les accompagner.
Vanessa me fit part de la dureté de la mission, ce n’était pas une décision que l’on prenait à la légère, sans parler des conditions de vie sur place. J’insistai. Pourtant, elle m’engagea à différer ma décision. Elle me laissa deux jours de réflexion, avant de lui donner une réponse.

Deux jours pendant lesquels je me mis en quête de toutes les informations possibles.
Ma tête était déjà ailleurs. Je ne dormais plus. Aider les populations civiles, me sentir utile à toutes ces innocentes victimes de la bêtise humaine, de la convoitise et des luttes intestines.

Serais-je à la hauteur ? En tous cas, je pourrais faire ma part du colibri.

Et puis fuir, fuir cette vie ici, faire une parenthèse, sortir de mes échecs, de ce poids familial qui m’oppressait... Ca y est, ma d écision était prise : je partirai. Je trouverai la force de l’annoncer à mes parents.

Ce ne fut pas simple : affronter les larmes de ma mère, et la colère contenue de mon père que j’avais si bien appris à reconnaître. Je savais ce que je faisais ; je l’assumais. Les jours avant mon départ furent terribles et me précipitaient d’autant dans l’envie furieuse de partir.

Ce jour-là arriva.

A Bagdad, des militaires partout, armés juqu’aux dents. Une équipe nous escorta jusqu’à des camionnettes, puis nous prîmes la route. Une centaine de kilomètres. Partout, des traces du conflit, le paysage meurtri, pas de présence humaine. Des routes désertes puis des pistes de terre, un village...détruit. On s’arrête et j’entre dans l’action.

Je découvre avec stupeur ces blessés, hommes, femmes, enfants. Combien de sang, de jambes amputées, de visages défigurés ?

Il faut y aller. Ils ont besoin de moi.
Le plus terrible, c’est le bruit des bombes, les sifflements de je ne sais quelles armes et là, tout proche, des pleurs, des gémissements, de la douleur partout, au plus profond de leur chair. »

Sandrine


Le voyage de Georges-Marius,
fils de Boris et Natacha,
né en 1965

« Je commence aujourd’hui (...)

« Je commence aujourd’hui un nouveau chapitre de ma vie : je pars ce matin pour la Tanzanie.
Je portais depuis toujours en moi une douleur indicible. Je me souviens lorsque j’étais enfant des chuchotements des adultes et de leurs conversations qui s’interrompaient quand je rentrais dans la pièce. Ma mère pleurait beaucoup. J’ai vite compris que pour mériter son amour je devais être parfait. Je me disais que si j’arrivais à être l’enfant idéal, la souffrance que je percevais en elle disparaitrait. Tout petit déjà, j’ai appris à respecter le silence qui régnait dans la maison. Mes jeux étaient silencieux, mes chagrins aussi. Je lisais beaucoup. J’inventais des histoires mettant en scène des héros fiers et courageux qui combattaient les monstres les plus terribles et sauvaient la reine des plus terribles aventures. Et puis je mettais un point d’honneur à être le premier à l’école, je travaillais assidument et apprenais avec acharnement. En effet, j’ai toujours été le meilleur de ma classe avec les félicitations de tous mes professeurs. Mais malgré tout cela je n’ai jamais réussi à éteindre la douleur dans le regard de ma mère. À 15 ans, je demandais à rentrer en internat pour échapper à la lourdeur de l’ambiance familiale. Je poursuivais alors de brillantes études, puis m’impliquais aussi entièrement dans ma vie professionnelle.

J’ai très vite grimpé les échelons. On m’a confié des responsabilités de plus en plus importantes. J’ai eu à prendre des décisions dont je ne suis pas fier. Mon salaire suivait cette ascension. Je vivais une vie luxueuse. J’ai pu mettre ma mère à l’abri, lui offrir tout ce dont elle pouvait rêver ; mais je n’ai jamais pu la guérir.
Et puis sous la pression sociale et familiale, il a fallu penser à se marier. Ma douleur était toujours présente mais je sauvais les apparences. J’épousais une fille jolie avec qui je ne partageais pas grand-chose, mais qui m’acceptais comme j’étais. Les gens disaient de moi que j’avais tout réussi. J’étais donné en exemple par les dirigeants des plus grandes firmes internationales. Le monde de la finance m’a décerné de nombreuses récompenses. Tout le monde admirait ma superbe propriété, mes voitures, ma femme que j’exhibais fièrement en organisant cocktails et réceptions. Les anxiolytiques me permettaient de donner le change. Les somnifères me permettaient de dormir quatre à cinq heures par nuit. Je survivais. Nous avions déjà une fille Bérénice, qui faisait également l’admiration de tous. Et puis Stéphano, mon fils est arrivé. Nous avons une fois de plus été félicités, admirés. De l’avis général nous avions la famille parfaite, la vie parfaite. Quelques jours après le retour de Stéphano à la maison la douleur est devenue insupportable. Les médicaments n’arrivaient plus à la calmer. Moi qui avais sillonné la planète en tous sens pendant de nombreuses années sans la moindre crainte de l’avion, je fis une crise de panique incontrôlable lors d’un de mes déplacements en Australie. Arrivé à l’aéroport, je fus transféré à l’hôpital puis interné dans un centre de soins psychiatriques ultramoderne. C’est alors qu’a commencé ma reconstruction.

J’ai rencontré un médecin formidable qui a d’abord commencé par me sevrer de ma dépendance chimique, ce qui n’a pas été sans mal. Puis nous avons beaucoup parlé. Je me suis beaucoup promené. J’ai rencontré des gens extraordinaires. Je me suis mis à écrire tous les jours énormément. Et un jour, j’ai osé écrire à ma mère et je l’ai suppliée de me raconter notre histoire. J’ai attendu longtemps sa réponse. Pendant ce temps-là je continuais ma reconstruction. J’avais quitté le centre, pris un petit appartement donnant sur la mer. Un matin, une lourde enveloppe est arrivée. À l’intérieur je trouvais de nombreux feuillets remplis de l’écriture fine et tremblante de ma mère. Elle avait pris le temps de m’écrire son histoire, mon histoire, notre histoire.

Pendant de longues heures j’ai lu avidement ces lignes. J’ai découvert le deuil qu’on m’avait obligé à porter sans jamais rien m’en dire. J’ai compris pourquoi l’arrivée de ce deuxième enfant, un garçon, avait fait exploser en moi une telle bombe atomique.

Je suis resté longtemps en Australie. J’ai écrit de nombreuses listes. Je les ai triées, classées, rangées. Elles m’ont aidé à prendre des décisions importantes sur la direction que devait prendre mon existence. Au début j’étais en colère ; en colère contre la vie ; en colère contre mon père, ma mère, ce frère qui m’avait si longtemps empêché de vivre. J’ai continué à écrire. J’ai beaucoup écris pour mes enfants car la lettre de ma mère m’avait fait prendre conscience de l’urgence qu’il y avait à briser la chaîne du malheur. J’ai également décidé de changer de métier. J’ai entrepris des études de médecine. Mais en parallèle à l’apprentissage de la médecine occidentale je me suis intéressé aux médecines orientales qui prennent en charge l’esprit en même temps que le corps. J’ai beaucoup appris sur les autres et aussi sur moi. Je me suis apaisé. Et puis j’ai senti que j’étais enfin prêt à rentrer. J’en ai informé ma mère, ma femme, mes enfants. J’ai tenu à leur expliquer que c’était un autre que celui qui était parti qu’ils allaient retrouvé. Pour être totalement libre et couper définitivement avec le passé j’ai décidé de briser définitivement l’engrenage du malheur en me faisant opérer de manière à ne plus jamais prendre le risque de transmettre la mort en donnant la vie ; acte concret hautement symbolique me semblait-il.

Et puis je suis rentré. Malgré ma lettre, cela a été un choc pour tous. Ils découvraient un étranger bien loin de l’image que j’avais mis de longues années à construire. J’ai repris ma place de fils, de mari et de père. Je n’ai rien raconté de mon long séjour en Australie. Malheureusement, la suite me rappela une fois de plus que se taire n’est jamais la solution. Pourtant mon histoire aurait dû m’apprendre que le silence ne produit jamais rien de bon. Maintenant c’est trop tard. Sans doute qu’inconsciemment je sentais que ma place n’était plus là et que j’attendais un signe du destin qui me libérerait définitivement de cette vie qui n’était plus la mienne.
Alors aujourd’hui je pars. Je pars pour de bon cette fois-ci vers une nouvelle vie… »

Elisa


Le voyage de d’Angela
fille de Julietta et Pablo,
née en 1969

« Je ne sais pas si le nom, ce

« Je ne sais pas si le nom, ce nom de Pablo, mon père, a été déterminant ou si c’est plus loin qu’il faut que je remonte, c’est-à-dire jusqu’à ma grand-mère ou mon grand-père, mais le mot d’engagement a toujours eu du sens pour moi.

Très jeune, j’ai été chez les scouts, puis parce que mes parents étaient vraiment trop innocents, je suis devenue révolutionnaire dans l’âme. Ensuite, à la J.C. j’ai découvert l’URSS à la faveur d’un échange avec les Komsomols d’Irkoutsk. C’est un voyage que je n’oublierai jamais. L’avion Paris – Moscou, la découverte d’une langue, d’un alphabet, de types de voix tellement différents de ce que nous connaissons ici dans le Midi. Puis le transfert de nuit vers l’aéroport d’Ismaïlovo et la suite du voyage vers la Sibérie. Quel étrangement ! Je lisais à l’époque Michel Strogoff et en parallèle le journal de Trotsky. J’étais très curieuse de découvrir la patrie des travailleurs, la terre d’accueil des opprimés, le pays de la liberté de légalité.

Arrivés à Irkoutsk, nous avons pris un bus vers le Lac Baïkal. C’était l’été. Un camp de toile avait été installé dans un paysage superbe, infesté de moustiques, mais nous n’en avions cure. Nous rêvions de Mongolie, et nous récitions la liste des grands fleuves russes : l’Ob, le Ienisseï, l’Angara, etc. Nous partions pêcher l’omoule et prenions des photos de coucher de soleil sur la chaîne des Bouriates. Le matin, nous avions des débats sur la liberté en Occident et en Orient ; sur la révolution de 18 et celle de 89. Je discutais beaucoup avec Irina notre traductrice, une belle rousse à la voix grave, nageuse expérimentée et virtuose de la balalaïka. Elle avait des yeux profonds…

Nous étions en 1973. Je rentrai au moment du putsch d’Allende, le 11 septembre. J’étais indignée des exactions de la CIA et de son pantin Pinochet qui avait fait trancher les mains du guitariste Victor Jara. Les camionneurs bloquaient les accès des grandes villes, défilaient dans les rues de Santiago et remplissaient les stades.
En France, le président Giscard s’amusait à inviter des éboueurs à l’Élysée, le grand patronat de Simca et de Renault exploitait les émigrés d’Algérie qu’ils logeaient dans les barres de Vaulx-en-Velin, de Sarcelles et de Montbéliard. À Marseille, on voyait pousser les cités de la Castellane, de Clair soleil, du Merlan. Moi, j’avais un boulot dans un hypermarché. Je m’inscrivis à la CGT et je finis par être délégué pour les grandes surfaces du 13e 14e et 15e arrondissements.

C’est bien plus tard, c’est aujourd’hui, c’est depuis la chute du mur que je m’interroge sur ce que j’ai fait de ma vie. Mon indignation est toujours là, mes engagements sont certes différents mais le prénom de Pablo, mon père, qui me reste en tête : c’est celui de Picasso, c’est celui de Casals, c’est celui de Neruda. Qui les connait encore ? »

Michel


Le voyage de Stéphano
fils de Charles et Sophie
né en 2003

« Je rentrais de l’école, (...)

« Je rentrais de l’école, comme chaque soir, content de retrouver la maison qui me faisait oublier un peu l’école.

Je vis tout de suite que maman avait les yeux rougis, et gonflés par les larmes. Papa était là aussi, et c’était inhabituel.

Mon cœur se serra. Je vis tout de suite qu’une catastrophe était arrivée, et je ne m’étais pas trompé !
Papa prit son ton le plus grave pour m’annoncer que l’on devait quitter notre belle ville d’Aubagne, car il avait perdu son travail, et qu’il en avait, enfin, trouvé ailleurs. Il nous fallait migrer vers le petit village du Thoronet, près d’Aix-en-Provence. Vous vous rendez compte, la ville dont j’avais toujours entendu dire qu’il fallait la rayer de la carte !

En fait, je me rendis compte que cette catastrophe allait être une aubaine pour moi ! Quelques jours après mon arrivée dans ma nouvelle école, je compris qu’elle n’était pas fâchée avec moi, et que donc je n’allais pas être fâché avec elle. Ma vie allait changer.

C’était un 7 janvier. La maîtresse, et les enfants de la classe, m’avaient demandé si j’allais rester jusqu’à la fin de l’année, ou si je devais repartir en cours d’année ? Ma réponse sembla les rassurer : »Je suis là jusqu’à la fin de l’année, et peut-être plus« . Leurs visages se détendirent en un sourire chaleureux. Je trouvais cette question un peu curieuse, mais peut-être appréhendaient-ils de devoir accueillir un autre nouveau, puis de le voir partir en laissant place à une nouvelle crainte : je sais qui part, mais je ne sais pas qui vient ! »

Josette et Théo.




Le voyage de d’Ivano,
fils de Charles et Sophie,
né en 2003

« Le jour de ma « vraie » (...)

« Le jour de ma « vraie » naissance, décembre 2011, par Sophie, pour Georges-Marius
Quelques kilomètres, pas plus, l’hôpital était situé à moins de 10 minutes de la maison. Le voyage s’effectuait dans la confortable voiture de papa et maman. J’étais très chaudement vêtu, harnaché dans mon siège auto dernier cri.

Pourquoi tant d’attention, de craintes ? Les médecins ont bien dit que j’étais sorti d’affaire mais papa restait incrédule et maman accompagnait ses inquiétudes, comme pour le rassurer.

Mon bonnet couvrait mes oreilles mais je me souviens de quelques phrases de papa :
l’histoire se répète toujours, de Charles à Ivano, seuls les prénoms diffèrent
sa santé restera fragile
il faudra profiter de chaque jour...

Mais aussi de maman qui m’appelait « mon cadeau de Noël », qui disait que ce voyage serait ma deuxième naissance.

J’étais totalement étranger à toutes ces émotions : premières incompréhensions...
Au contraire, il se passait des choses extraordinaires, que du bonheur !
Je découvrais de nouvelles odeurs qui ne donnaient pas faim, qui ne ressemblaient pas au parfum de papa ni à la transpiration de Stéphano.

J’entendais des sons inimaginables, d’abord les étourdissants bruits de la ville puis, dans la voiture, une musique qui ne ressemblait pas aux chansons que Bérénice m’offrait à l’hôpital. Même la voix de maman était différentes.

Je voyais de drôles de bonhommes plantés dans le sol avec une seule jambe et plein de bras dressés vers le ciel. Il y avait des lumières de toutes les couleurs partout, elles étincelaient...
Je comprenais mieux l’expression de maman, « deuxième naissance », en quelques minutes si longuement préparées, je vivais une multitude d’expériences, si belles, si riches, si exaltantes, si fatigantes, si...
En me réveillant, à la maison, mes souvenirs sont insondables, introuvables, bien rangés au fond de moi-même. »

Denis


Temps 4 – Le récit en héritage (textes série B)

Pour lire les textes, déplier les « onglets / liens ».

Angéla évoque Marius, son mari.

« Je ne sais de son enfance

« Je ne sais de son enfance que ce que les autres m’en disent. Les autres, ce sont mes enfants.
J’ai vécu à ses côtés de longues années et pourtant, tiraillée par ma propre histoire, j’ai l’impression de n’avoir pas connu la sienne. Alors depuis sa mort, je glane des fragments de ci, de là et tente de rapprocher, de recoudre les morceaux.
Le morceau de la Grèce me laisse des images de bleu et de pureté qui me rapprochent du soleil. La vigne s’associe aux poissons pour remplir les filets laissés vides par le souvenir absent.
Le morceau du voyage vers Marseille me colle le vent et l’air marin à la peau, et creuse les sillons façonnés par le temps.
Je n’ai jamais mis les pieds en Grèce et pourtant, c’est là que mon homme s’est construit. C’est là bas qu’il a grandi et qu’il est devenu ce qu’il était quand je l’ai rencontré. Cette Grèce, originaire de notre vie, de notre ville, de nos enfants… Mon homme était un dieu, et son histoire divine ne me quitte jamais à présent. »
Corinne


Ce matin là, Angela la « petite » prend son café dans la cuisine de la maison des grands parents Marius et Angela, que Georges Marius du temps de sa grandeur a rachetée, rénovée et agrandie pour la transformer en maison familiale pour tous. Il est très tôt. Tout le monde dort encore. Depuis quelques temps Coline a pris l’habitude de la rejoindre, dans cette intimité matinale. C’est l’heure des confidences entre la nièce et la tante.

« Aujourd’hui c’est Angela (...)

 »Aujourd’hui c’est Angela qui raconte :
« Je me souviens quand j’étais petite, nous nous réunissions chaque dimanche dans la maison des grands-parents Marius et Angela. À cette époque elle était encore toute petite. C’était Boris et Natacha qui y habitaient. À la place de la salle à manger, il y avait leur chambre à côté de la cuisine qui servait aussi de pièce à vivre. Leurs enfants dormaient en haut. Hélène avait récupéré la chambre des jumeaux et Georges Marius celle de Boris et Antoine. Au-dessus du poêle, en face de la grande table de la cuisine, trônaient les portraits de Marius et Angela, comme on pouvait les faire à l’époque. De temps en temps, mon oncle Antoine nous faisait grâce de sa présence. Ma mère l’accueillait chaleureusement et rappelait immanquablement à quel point ma grand-mère aurait été fière de lui. Mon oncle Boris lui faisait toujours la tête. Il marmonnait dans sa barbe : « Ouai, trois fils et y a que moi qui ai eu assez de couilles pour transmettre le nom. » Ma mère me mettait alors précipitamment les mains sur les oreilles et lui faisait les gros yeux. Elle prenait alors la défense de l’oncle Antoine, vantait ses choix, son sens du sacrifice et du spirituel. C’était alors au tour de Jules de ronchonner : « Sacrifice, mon cul ! » et une fois de plus, mais trop tard, ma mère essayait de protéger mes chastes oreilles, tout en fusillant son jumeau du regard. Et alors invariablement mes oncles se lançaient dans une tonitruante dispute où le vocabulaire imagé mon oncle Antoine n’avait rien à envier à ses frères. Et invariablement également, leurs yeux, qui pétillaient, trahissaient le plaisir qu’ils prenaient à ces bruyants échanges. Le soir, assise en boudant à l’arrière de la voiture, je me disais que j’avais là une drôle de famille et je rêvais de l’échanger contre « une famille normale où les gens s’aiment ».
Ce n’est que le jour de la mort d’Antoine, au moment où j’ai découvert mon oncle Jules inconsolable dans les bras de Boris que j’ai compris l’amour incommensurable qui se cachait derrière ces traditionnelles disputes du dimanche… »
Elisa

Georges-Marius parle de Sophie

« Quand j’ai rencontré Sophie,

« Quand j’ai rencontré Sophie, j’ai compris qu’elle ne serait pas « rien que pour moi ». Sophie veut soigner les maux de tout le monde, des enfants surtout. Et si possible loin de chez elle. Elle est médecin, c’est ma femme, mais elle ne m’appartient pas, elle appartient aux autres. Elle est tourmentée parce qu’elle n’est pas sûre d’avoir administré le bon médicament ou parce qu’elle a perdu une ordonnance. Elle ne sait pas qu’elle m’a perdu. »


Angela parle de Marius

« La guerre est une voleuse

 »La guerre est une voleuse d’hommes. Et elle se sert de nous, les femmes, seulement pour en faire naître de nouveau qu’elle nous arrachera encore et encore. La guerre m’a volé Marius. Elle l’a arraché de mes bras, de mes cuisses, de mon ventre. Que me reste-t-il à présent qu’il n’est plus près de moi. Trois ans déjà ! Je ne sais si je pourrai supporter davantage cette absence qui m’engloutit tout entière. Il faudrait que je me raccroche aux souvenirs de ces instants vécus, à nos enfants, à notre maison. Mais la seule image qui revient à mon esprit c’est lui et moi, le jour de notre mariage. Le jour le plus heureux de sa vie, me répétait-il toujours.
Il avait ramené de sa Grèce natale, ce goût de l’instant présent, immuable, qui me rassurait, moi, toujours inquiète des lendemains incertains. Je revois son sourire et mes yeux se voilent soudain. Je ne suis plus très jeune et la vie m’a usée, mais je garde au fond de moi cet amour immense et enivrant qui ne m’a jamais quittée. La vie ne nous a pas laissé assez de temps… Je voudrai tant traverser la Méditerranée infinie et bleue ? Peut-être m’attend-il sur une île oubliée, toute blanche.
Valérie

Pablo évoque Natacha et la famille B.

« Quelle famille ces B. ! (...)

« Quelle famille ces B. ! Quelle complexité ! C’est toujours difficile, le rôle de la pièce rapportée. J’en ai récemment parlé avec Natacha et Karim. Il sont attachants ces Boris et Jules, mais quand même pourquoi les aimons-nous ? Comment les aimons-nous ?
J’imagine bien Natacha enceinte de Charles à la descente de l’avion, au Bourget. Quant à Karim, je pense qu’il s’est toujours caché pour ne pas nuire à l’image de Jules, celui à qui tout a réussi : les affaires, la pizza, le foot.
Natacha me l’a longuement raconté : la nostalgie du pays, la perte de la langue maternelle le bortsch, le koulibiac de saumon... Et puis le froid vif de la Sibérie, le soleil qui ne se couche jamais. Moi aussi le pays me manque. Ce n’est pas le même. Le tango, je l’ai dans le sang, la saudade aussi, même si je ne suis pas Brésilien. Julietta comprend-elle cela ? »
Michel


Je suis Coline, je parle de ma tante Angela

« Angela c’est ma Tata, (...)

« Angela c’est ma Tata, c’est elle qui a le plus influencé ma vie avec ma mère. Elle n’a pas eu d’enfant et du coup, lorsque maman partait pour de longs courriers, c’est elle qui prenait le relais. Je me souviens les trajets pour l’école, cela prenait toujours du temps car Tata distribuait des tracts par ci, par là dénonçant un jour l’injustice dans le monde, un autre la misère d’à côté ou ces familles vivant dans la rue car sans papier, pas de travail, pas de logement ! C’était son combat quotidien pour les aider à rester dignes. Elle me parlait quelquefois de notre famille, de mon grand-père Pablo adopté, né au Brésil, sûrement que mon goût pour la musique et la danse me vient de lui.
Tata Angela, c’est une belle personne, je me souviens de son parfum et surtout de son sourire lorsque le week-end elle m’emmenait dans les concerts de ROCK elle était fan des STONES... Satisfaction, yéyé yé ! »


Coline parle de Boris

« Époustouflée d’avoir retrouvé

« Époustouflée d’avoir retrouvé dans le même temps une idole et un père, je suis sur un petit nuage. Mais Lenny est d’une curiosité folle. Il veut tout savoir sur ma mère Isabelle et sur tous les autres membres de la famille. Il s’émerveille d’appartenir sans l’avoir voulu à une famille si riche en histoires.
Celui qui l’intrigue de plus, c’est mon grand oncle Boris. Pourquoi dans une famille plutôt provençale, l’aîné des garçons porte-t-il un prénom russe ? Je crois me souvenir que mes arrières-arrières grands-parents avaient un faible pour l’opéra Boris Godounov de Moussorgski et qu’ils avaient été soulevés d’enthousiasme pour la Révolution soviétique. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Boris est parti un jour dans le transsibérien. Il paraît qu’il a traversé les plaines de l’Asie centrale et c’est dans le train qui l’a rencontré sa future épouse, Natacha. Il ne l’a pas ramenée de force, mais presque. Elle avait très peur et il lui a dit en lui caressant la joue : ne t’en fais pas, tout ira bien. Ça, je le tiens d’une conversation que j’ai surprise entre ma mère et sa sœur Angéla.
L’oncle Boris n’était plus très jeune, mais il jouait toujours de la balalaïka qu’il avait ramenée de Sibérie, il connaissait par cœur une vieille chanson qui m’a apprise : »Hey Darogui, puil da touman…"
Odette


 

Coline qui parle de Marius, son arrière grand-père

« Je m’appelle Coline, (...)

«  Je m’appelle Coline, j’ai 23 ans, je viens de rencontrer Lenny dans le Carré VIP du Stade de France, et je suis trop vénère de notre rencontre qui n’a débouché sur rien. En parlant de déboucher, je ne reste pas jusqu’à la fin du concert, et avec mon amie Samantha on ira déguster un Canard Duchesne, histoire de ne pas rester le bec dans l’eau ! avant de foncer voir »Mama mia« qui est toujours à l’affiche du Grand Rex. 
Meryl (elle me rappelle mon arrière grand-mère Angéla), elle au moins, n’aura pas la même tronche de gobie (comme disait mon grand-père Pablo des Docks du Sud) que ce Lenny qui semble toujours entiché de cette Vanessa-rossignol dans une cage de Chanel. La séance est à 22 h 30. On aura le temps.
22 h 25, nous voilà confortablement installées dans les fauteuils rouges du Grand Rex. 22 h 40, le film commence. La musique d’ABBA, les images de là-bas. Mais... là-bas, c’est le pays de mon arrière grand-père Marius. Pourquoi y a-t-il tant de couleurs ? J’ai toujours entendu dire par ma grand-mère, parlant de son père Marius, que les femmes étaient habillées de noir dans son île blanche aux volets bleus ! Pourquoi tant d’allégresse, puisque mon grand-oncle Antoine me racontait que la vie était dure, la pêche éreintante et les torgnoles fréquentes et bien assenées ! Je ne comprends plus rien. À tous les coups, c’est la faute à Lenny ! Marius ne l’aurait pas aimé. Peu accueillants les Grecs à cette époque ! »
 Théo.


Boris (fils de Marius et Angela) parle de Marius, son père.

« Cette lettre ! » Cette (...)

« Cette lettre ! » Cette lettre qu’elle m’a cachée, depuis toutes ces années, passées à ses côtés, sans en dire un mot.
Cette lettre qui parle de lui, cette lettre qui parle de mon père !
Cette lettre écrite en russe, cette lettre signée… Boris !
Quand elle eut fini de la lire, son visage était blême. Elle me fixait en attendant une réaction de ma part. Mais je me contentai de lui sourire et de fermer les yeux. C’est à ce moment précis que le visage de mon père m’est réapparu. Pas celui qui est dans ma mémoire, mais celui de cet homme, debout, en habit de militaire, entouré de ses compagnons d’armes.
Cette photo m’a toujours intrigué. Ce visage grave, sévère… « Pourquoi cette tristesse ? Pourquoi cet air grave ? Alors que cette photo témoigne d’une scène de liesse et de joie, pourquoi ? »
Aujourd’hui, je comprends, aujourd’hui tout devient clair…"
Stéphane.S


Angela parle d’Isabelle, sa sœur, en s’adressant à Coline

« Ta mère, je ne la comprendrai

« Ta mère, je ne la comprendrai jamais. Avec ses mystères et ces secrets.
Même à moi, sa propre sœur, elle n’a jamais rien raconté, que des futilités. Elle ne m’a toujours parlé que pour me reprocher mes idées, ma vie, mes choix et pour me donner des leçons. On a toujours été différentes. Quand on était petites, elle était la préférée des parents. Tout chez elle était parfait : sa beauté, ses résultats scolaires, ses amis même. Et puis on lui a payé l’école d’hôtesse ; les parents se sont sacrifiés pour ça. Ses voyages, ses goûts de luxe, ça, elle n’arrêtait pas de l’étaler lors des repas du dimanche où je me forçais à aller pour faire plaisir à ma mère.
Et puis il y a eu sa grossesse. Elle n’a jamais voulu en parler. Elle disait que c’était son choix. Nous ne lui avons jamais connu d’homme. Toujours seule, secrète, jamais accompagnée.
Et puis ta naissance... Tu lui as redonné la joie de vivre. Elle a changé. Elle était épanouie. Pour être auprès de toi, elle a même arrêté de travailler, elle a sacrifié sa carrière. »
Sandrine


Marius parle d’Antoine

« Putain de guerre !Antoine ne

« Putain de guerre !
Antoine ne s’en remettra jamais.
Son courrier, reçu hier, était tâché de larmes, de ces larmes qui coulent du cœur plutôt que des yeux. Comme dirait Angéla, « ce gamin est une éponge ».
Antoine scest comme une boussole, il sait montrer la bonne direction mais un rien le désoriente alors ce qu’il raconte de la guerre, ce qu’il écrit de son quotidien, c’est sûre, ça va nous le déglinguer notre grand garçon.
Heureusement, qu’il y a la religion, il en parle sans cesse, il s’y accroche comme la boussole s’accroche au Pôle Nord. Bah voilà, c’est ça ! Dieu pour Antoine, c’est comme le Père Noël pour la boussole, il suffit qu’il regarde dans sa direction et, zou..., il se restabilise.
Ça me rappelle quand je suis parti de mon île et que le bateau m’a poussé jusqu’à Marseille. Les jours qui avaient précédé les prières nous donnaient la force d’espérer. »
Denis


Je suis Stéphano, je me souviens de Coline
 

« La cérémonie du baptème de (...)

« La cérémonie du baptème de mon petit frère Ivano vient de se terminer et je ne l’ai pas vue passer. Pourtant je croyais que j’allais m’ennuyer à cause de tous ces gestes bizares, ces mots que je comprends pas et que ça dure au moins une heure. Mais j’étais assis en face de ma cousine Coline et elle est tellement belle que je retournerai à l’église, s’il le faut, pour la revoir.
 Coline elle fait plein d’étude, elle a la licence. Elle joue au basket, elle danse et elle va en boite... Elle écoute de la musique et des chanteurs que je sais pas bien dire leur nom, comme Lénine KRAVIST. Elle voyage souvent parce que sa maman à des billets gratuits : elle est allée à Moscou, Los Angeles et Barcelonette. Elle sent trop bon quand elle m’embrasse ! J’attends Noël avec impatience ! »
Jean-Luc

Discussion sur l’atelier :


1. Les pistes ont été complètement intégrées
2. Je commence à travailler sur mon propre arbre généalogique, alors que c’est notre patrimoine, on ne le connaît pas (je vais interroger mes parents).
3. Dans notre famille on a toujours raconté des histoires et fait un arbre généalogique. Quand on se voit on a vraiment le récit familial.
4. Dans nos histoires familiale, quelle place pour l’Histoire ?
5. Quid des oubliés de l’histoire familiale ?
6. Epatés par le fait de constituer une famille imaginaire à partir de rien, on finit par s’attacher à ces personnes, mais je redoute l’idée de faire cela en vrai ?
7. Qu’est-ce qu’on investit dans ces personnages ? Ce n’est pas rien ce qu’on écrit.
8. La famille est un lieu très attachant et très compliqué. Quand une branche se casse, on préfère parfois oublier sa famille d’avant et on pense à ses enfants et petits enfants ; mais quid de ce qui était au-dessus ? Je suis très étonné de vous avoir raconté l’histoire de Marius qui est celle de mon grand-père, sa vraie histoire, celle qui m’a tellement marquée et j’ai voulu toujours rencontrer Marius mais jamais ce ne sera possible.
9. L’importance d’inventer ses propres filiations, c’est essentiel.
10. Ne pas pouvoir se remémorer un ancêtre, c’est un vrai désastre si on ne fait pas appel à l’imaginaire.
11. On est transformé par cette ce travail sur une famille commune : c’est cela de la Culture de paix.
12. On suivait les apports des autres car ces personnages sont les nôtres.