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Entretien avec Brigitte, professeur des écoles en maternelle.

Pour qu’on puisse avancer dans la Culture de paix, il faut qu’on ait conscience qu’on existe dans la société. Un enfant ne peut être conscient de cette existence que s’il a un projet et qu’il sait que ce projet sera regardé par des personnes extérieures à la classe.

Tu as choisi de parler des liens entre pédagogie du projet, ateliers philos et Culture de paix

Le travail sur la lecture

Je travaille essentiellement par projet, en règle générale, à partir du projet des enfants ! Celui de cette année nous a menés très loin : c’est (en lien avec Ville Lecture) une affaire de « critique de livres ». Je précise que je travaille avec des petits, des moyens et des grands dans la même classe.

Je me suis très tôt intéressée aux « Comités de lecture » fonctionnant dans les Bibliothèques Centres documentaires (BCD) et aux travaux de Jean Foucambert (www.afl.org). J’avais envie d’en créer un à l’école et je me suis dit qu’on pouvait le lancer pour le Salon du livre d’Aubagne.

Avec les enfants, on a lu plein de livres d’auteurs invités et on en a fait des critiques. Les enfants avaient le droit de dire s’ils aimaient, s’ils n’aimaient pas et pourquoi. Avec l’aide des Médiatrices du livre de la Ville, on a mis sur pied des ateliers multi âge. On travaillait en même temps la critique, la prise de notes et la « commande à l’adulte » c’est-à-dire que, pour produire un écrit, il faut que je sache à qui il est destiné, à quoi il sert et ce que je vais y mettre dedans.

Les enfants me faisaient une commande sachant que les destinataires étaient d’une part les enfants qui n’avaient pas lu les livres (nos affiches étaient diffusées dans la ville), d’autre part les parents ! Sur cette base, je produisais un écrit que les enfants validaient. Il est arrivé - chose extraordinaire – que les enfants s’en emparent et modifient le texte : « Tu sais, pour décorer l’affiche des critiques, il faut qu’on fasse un travail sur les illustrations des livres. » Et là, ma classe est devenue une fourmilière : les uns travaillaient sur les critiques, les autres, les plus petits sur les illustrations : ils relevaient par exemple le détail qui leur semblait important pour caractériser l’illustrateur, l’auteur ou le livre. Pour le livre « Le petit livre rouge ou les aventures de Pépin le glouton » de Ghislaine Herbera, ils avaient vu que l’intérieur de la couverture était composé d’un ensemble de boutons rouges, des couvercles de pots de confiture, importants dans l’histoire. Les grands ont proposé de faire le fond de l’affiche avec des boutons, d’où la question « qui sait faire des ronds ? » Et la réponse : « Les petits, puisqu’ils arrivent à tamponner ». Il y a eu comme cela un travail commun et un partage des tâches qui nous ont menés très loin, les enfants et moi.

Le rôle de l’enseignante

Moi, j’ai retranscris ce qu’ils disaient quand j’étais avec eux, mais pour la partie « arts plastiques », c’est vraiment eux qui se sont emparés de la chose.

Le dimanche, quand ils sont arrivés au Salon pour le « Sirop littéraire » où ils devaient présenter le livre qu’ils avaient choisi, on a assisté à un vrai comité de lecture : devant leur parents qui étaient venus les soutenir, ils ont parlé de leur livres, ils se sont passé le micro, n’ont pas eu peur de parler, de raconter le livre, de dire pourquoi ils l’avait aimé. Ces discussions spontanées autour des livres et des auteurs, c’était fantastique !

-« Comment se passe un comité de lecture normalement ? »
Comme pour les adultes ! Les enfants lisent des livres (ou c’est l’adulte qui les leur lit) et après on a des discussions qui sont parfois animées sur ce qu’a voulu dire l’auteur, sur ce qu’on pense du livre avec échange de points de vues et arguments.

L’idée, c’est de présenter le livre à quelqu’un qui ne le connaît pas. On s’est donc fait une grille de lecture : quels sont les personnages ? De quoi ça parle ? Est-ce que c’est un album ou un documentaire ? Comment le livre est-il illustré ?

Après chaque lecture faite par l’adulte, il y avait prise de notes par l’adulte de la parole des enfants, puis on revenait sur ce qui avait été produit, on barrait, on raturait. C’est tout ce travail autour des traces de nos discussions et hésitations, tout cet écrit en construction qui m’a intéressée ! Au départ, les enfants racontaient tout le livre puis à la deuxième séance, ils me faisaient barrer ce qui n’était pas intéressant et cherchaient l’essentiel !

Cela nous a pris un trimestre, à raison de 2 ateliers décloisonnés par semaine pour 11 enfants.

Les cafés philo

Dans les cafés philo, il y a la parole. Je respecte ce que l’autre dit, mais ce n’est pas pour ça que je suis forcément d’accord avec lui. Avant tout, je l’écoute. Les enfants disent souvent « tu dis ça, mais pour moi ce n’est pas ça ». Ils échangent. Je n’ai pas à intervenir, c’est ce qui est intéressant dans cette parole qui circule.

Il y a aussi la notion de règle : « on s’écoute ». Moi compris. Les ateliers philos sont donc institutionnalisés, ritualisés : j’allume la bougie (la petite lampe de l’intelligence) ; une question est posée (par moi) ; on y réfléchit ; moi je ne dis rien, j’écris. Par exemple : « Est-ce facile d’apprendre ? » ou « Est-ce facile de se quitter, de se séparer ? » : « Pourquoi on se sépare ? »

Sur cette dernière question, j’ai été très étonnée de la tournure de l’échange. Je pensais moi à la séparation d’avec maman (j’avais choisi une image qui induisait un peu cette piste). Ce n’est pas du tout ce qu’ont évoqué les enfants. Ils ont parlé de la séparation des parents, pourquoi les parents se séparent, pourquoi des adultes se séparent et quelles conséquences cela a.

Quand j’ai posé la question :« c’est quoi un ami ? », beaucoup de choses très fortes ont aussi été dites.

Dans ce petit monde, on fonctionne comme ça. Tout le monde apporte sa pierre à l’édifice qu’est notre journée, c’est là le lien entre la Culture de paix et les pratiques de AFL (Association française pour la lecture).

Le lien avec la lecture

Dans notre association, nous nous battons pour qu’on reconnaisse à la lecture un statut différent de ce qui est dit dans les Instructions officielles (I.O.). Pour nous, l’apprentissage de la lecture c’est un travail sur le sens et ce travail, on le commence tout petit. La langue écrite est une langue à part entière et non une transcription de la langue orale. C’est en me confrontant à la langue écrite que je deviens lecteur. « C’est en lisant, qu’on devient liseron ! » Alors que dans les I.O., la lecture est d’abord un décodage phonétique et après seulement une affaire de compréhension. Pour l’AFL, passer obligatoirement par le décodage ne sert à rien.

Quand je donne un texte de Claude Ponti aux enfants (qui ne savent pas lire !), ils commencent par entourer tous les mots qu’ils connaissent déjà et, en prenant appui sur le contexte, ils essayent de trouver les mots inconnus. Ils cherchent du sens !

Mon choix pour faire ce travail, c’est d’avoir 3 niveaux dans la même « classe enfantine » ! En effet, je crois qu’on apprend beaucoup de ses pairs. Mes propres enfants sont allés en classe unique. Je me suis aperçue que les enfants apprennent énormément entre eux et je me suis dit que cela serait bien de recréer ce genre de classe. L’entraide se fait naturellement, un enfant est toujours là pour palier l’absence de l’adulte présent sur un autre atelier. De plus le respect du petit est, là aussi, très important. Les petits font partie de notre vie et les plus grands découvrent peu à peu ce que les petits sont capables de faire. C’est comme dans une famille avec les apprentissages en plus.

Quels apprentissages ?

Lire / Écrire / Compter, mais pour moi, les apprentissages les plus importants sont au nombre de 3 et sont transversaux :

- « Avoir envie de… », être curieux. Un enfant qui sait ouvrir un livre seul, qui a la curiosité d’aller chercher une information, s’en sortira toujours. Alors qu’un enfant rempli de connaissances obtenues à coup de fiches, ce n’est pas dit ! Quand un enfant est autonome, quand il sait pourquoi il est là et ce qu’il doit faire, c’est gagné !

- « Savoir qu’on peut apprendre de l’autre ». Cela installe dans la foulée le respect des parents, le respect des enfants.

- « Le droit à l’erreur ». Très important. D’abord parce que moi je me trompe souvent et que, quand je me trompe, je le dis aux enfants. Ensuite parce qu’il faut distinguer radicalement « faute » et « erreur »’. Je n’utilise que le mot « erreur » et je le minimise par des paroles telles que : ce n’est pas grave, on va y travailler, l’erreur ça fait grandir ! Quand on fait des évaluations, je leur explique que c’est pour savoir où ils en sont et ce qu’on doit encore travailler pour y arriver. C’est pour cette raison que les temps d’évaluation constituent le seul moment où je leur demande de ne pas s’aider. Sinon, quand ils ont un travail à faire, ils sont presque obligés de s’aider !

B.R.

Post-scriptum

En participant à cet échange, on comprend qu’expliquer sa pratique, ce n’est pas évident ! En effet, il y a toujours beaucoup d’implicite, mais aussi de la cohérence fondée sur des partis pris : la question du sens, du respect ; la vision du petit d’homme (ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on ne sait rien faire !) Donc, je suis pour une école qui ose et où on ose !