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Interview d’Éva, institutrice en CP.

(Une série de photos sera prochainement mise en ligne).

Enseignante, j’ai été sollicitée, il y a quelques temps, pour entrer dans le Groupe des Éducateurs et Animateurs pour une Culture de Paix. Curieuse, je suis allée voir de quoi il retournait et j’ai validé mon adhésion en incluant cette formation à mon cursus d’animations pédagogiques. Au-delà de la découverte d’un groupe très sympathique, je réalisais qu’il s’agissait de théoriser les pratiques pédagogiques et d’animation autour d’un point : la Culture de paix.

Ce n’est pas par hasard si, à la suite de discussions, de sollicitation, on rejoint ce groupe.
Je crois qu’on porte tous en nous des germes qui font que le moment venu, des choses deviennent possibles.

Le groupe étant hétérogène – avec des statuts et des pratiques professionnelles spécifiques -, chacun peut trouver sa place et donner un sens à son travail dans ce cadre de réflexion.

Un dynamique à nommer

Alors que nous sommes chacun dans une dynamique propre, nous ne la nommons pas suffisamment.

Or nommer les choses, c’est les faire exister ! Dans le groupe, nous sommes des esprits rebelles, nous voulons défendre un idéal d’humanité, nous faisons le choix du relationnel, de l’échange. En contact avec toutes sortes de personnes, nous voulons leur donner leur place, les rendre acteurs au même titre que nous ! Ce respect-là est essentiel.

La pratique des arts

L’art pour moi est porteur de messages importants. C’est d’ailleurs par des ateliers de création artistique que vous, Odette et Michel, nos formateurs, mettez en corrélation pratiques et valeurs (la Culture de Paix) !
Pour mes élèves de CP, ces pratiques amènent à la découverte d’autres choses, leur ouvre l’esprit.

Autre chose que leur quotidien, y compris les apprentissages fondamentaux. Ce sont des enfants de Centre ville, pour certains issus de familles qui n’osent pas aller vers les autres ; qui n’ont pas les codes pour aller découvrir des choses et nous, les enseignants, on est là pour ça. Découvrir autre chose à voir, découvrir le monde autrement, cela ouvre des perspectives.

Une tour monumentale

Comme je fais toujours des liens entre mes différentes activités, j’ai eu l’occasion de participer à une performance menée par l’artiste plasticien Olivier Grossetête (http://www.aubagne.fr/fr/services/s... ) pour l’édification et la destruction d’une tour monumentale en carton.

Pour sa réalisation, l’artiste nous a conviés à la préparation de ces cartons. Nous les avons découpés et formatés. Le samedi 16 octobre 2011 après-midi, ces cartons ont été stockés sur le cours Voltaire. Puis les participants au projet - plus d’autres encore, ceux qui le voulaient - ont pris ces cartons et ont commencé à les assembler. On les a tous scotchés au fur et à mesure, Olivier Grossetête en tant qu’architecte nous guidant pour son édification. La tour montait par la base. Des cartons arrivaient, s’incrustaient dessous, se scotchaient à nouveau jusqu’à ce que le tout fasse 16 m de hauteur. Avec des cordages, les participants l’ont déplacée et c’était l’objectif final, l’ont faite S’ÉCROULER en l’assaillant !

Cela a été possible par la force de tous, nombreux et unis : des collègues, plein d’enfants de nos classes et de l’école que nous avions sollicité à venir. Sans compter les parents, les passants, les curieux… La réalisation de cette œuvre éphémère et collective fut une véritable aventure humaine.

À partir de ce projet, en classe cette fois-ci et pour garder l’idée d’un projet collectif, les enfants ont amené des boîtes que nous avons agencées entre elles. Nous avons ainsi édifié une cité que les enfants ont nommé « La cité du monde », chaque enfant apportant un petit objet, écrivant un petit message à mettre dans cette « Cité » avant de la peindre toute en couleurs…

La notion de communauté de production

Ce qu’on découvre, quand on est sur une démarche de création commune, c’est l’unité du groupe. Quand quelqu’un entre en classe et interroge les enfants, ils savent tous de quoi ils parlent. Ils sont capables de dire que c’est « leur » histoire. Et ça, je pense que dans leur tête, c’est positif.

On a fait « La Cité du monde » à partir des unités qui la composent. On a aussi participé à un projet de décoration de la façade de la gare d’Aubagne avec Danièle Jacqui, ou encore à la décoration de kakémonos (de grands panneaux plastifiés destinés à être exposés dans la ville ou sur le stade) sur différents thèmes.
Pour revenir à notre « Cité », s’y ajoutaient les comptines que les mamans sont venues nous chanter et qui renvoient à leur pays d’origine : une comptine berbère, une autre en italien, en polonais… Les enfants les apprennent phonétiquement, ils sont les plus forts… Donc on réinvestit aussi les idées des autres, le DVD Les langues se délient, par exemple, ce beau projet mené par notre collègue Odile et son école).

Les projets sont menés en classe et, petit à petit, j’amène les enfants à réfléchir au concept de Paix. Il fait partie de nous, il devient vivant. De plus, avec les arts plastiques, je participe également au concours de dessins organisé par le Musée de la Paix d’Hiroshima. Je passe donc de la pratique à la théorie et à la réflexion. L’unité, c’est le fait qu’on ait travaillé ensemble, qu’il y ait des éléments extérieurs, de la tolérance, de la diversité… Dans ce moment de rassemblement, de réflexion sur un sujet qui intéresse, chacun apporte quelque chose de soi au service d’un projet collectif et du coup on est obligé de prendre l’autre en considération !


Passer à la théorie n’est quand même pas facile !

J’ai attendu 2 à 3 séances avant que les enfants arrivent à verbaliser quelque chose. Il a fallu que je leur montre l’affiche « 6 milliards d’autres » (le projet de Yann Arthus Bertrand), des habitats différents à travers le monde pour qu’enfin ils parlent de Paix. D’habitude la Paix vient en opposition à la guerre. Mais pas pour nous ! La paix c’est leur sentiment. C’est du ressenti et le fruit d’une démarche qui se mène petit à petit. C’est une éducation à faire, à donner ! Mais, autant ce sentiment peut venir spontanément chez certains, pour d’autres, d’autres années, ç’est plus difficile, il faut alimenter le terrain.

Notamment en allant voir des expositions : récemment Voyage en tapis d’orient au Préau des Accoules à Marseille et En long en large et en travers avec des sculptures d’Art moderne du Musée Cantini. Pendant ces visites, les enfants font des « répertoires graphiques » sur lequel chacun retient de l’expo quelques fragments, des détails des œuvres observées, qu’il réinvestira dans une production artistique personnelle. Le répertoire graphique se fait au crayon gris et sert de support en classe pour se souvenir. Sur un format plus ou moins grand, les enfants vont les reproduire à la peinture ou au feutre, remplir les blancs avec de la couleur ou autre… Chacun est capable de produire, de créer. Ou alors on fait un panneau collectif pour garder la trace de l’exposition avec des détails de chacun, avec la plaquette de l’exposition et chacun respecte le point de vue de l’autre. C’est l’occasion d’une concertation, de discussions, d’échanges.

Se positionner

Comment tu te positionnes en tant qu’enseignante ? Est-ce que tu penses que tu as à te positionner ou non ?

Eva : - Oui, clairement, je fais partie du groupe Culture de Paix et je le dis. Les parents le savent aussi. Ils ne me font jamais le reproche de mener leurs enfants voir des expositions, ni même d’aller jusqu’à Marseille. Ils sont partie prenante et ce, toutes catégories confondues. Je fais donc l’hypothèse que je plante des petites graines… Les parents voient tellement leur enfant s’ouvrir au monde. Ils sont super contents. Quelque part, ils ont compris.

À cause de la lourdeur des programmes, du poids des évaluations, je me dis qu’on est dans un « carcan scolaire ». On voudrait en maternelle que les gosses apprennent à lire, à écrire. Nous avons mieux à faire : épanouir, développer la motricité fine. Sur le plan moteur et psychologique, les arts plastiques apportent tout. On touche à la sensibilité, à l’émotion, à la raison d’être et même à la raison d’être de l’humanité.

Les familles rencontrant de plus en plus de difficultés sociales et affectives, ce sont les enfants qui en subissent les conséquences. Les problèmes d’ordre économique, liés à la conjoncture, accentuent les difficultés sociales. En Centre ville, c’est très marquant et les enfants portent sur leurs épaules les difficultés que rencontrent leurs parents. Ils sont « encombrés ». L’idée de Culture de Paix les tire vers l’avant. On se projette sur des pensées différentes. On réfléchit au monde. On s’ouvre sur des valeurs comme la tolérance, le respect des différences.

Post-scriptum

À l’issue de cet entretien, je découvre que, si les enfants ressentent ce sentiment de paix, nous, enseignants, sommes porteurs de cette Culture. Nous avons une identité spécifique. Il faudrait que ce soit marqué « sur notre front » !!!