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Le témoignage de Valérie, médiatrice du livre.

Pourquoi ce désir de « faire trace » ? Je suis passionnée par l’Histoire, par l’archéologie, et plus ça va, plus je vois des liens, des échos entre avant et maintenant… Je suis, depuis quelques années et surtout depuis ces derniers mois, dans un va-et-vient permanent entre le passé et le présent ; tout cela est lié à l’Histoire, à mon histoire, à la mémoire et à ce qui me reste ou à ce que je suis en train de mettre en place et qui va rester pour après. N’oublions pas le futur !

Je ne veux pas parler de l’Histoire de maintenant par ce qu’on en voit juste dans l’actualité !
Je ne veux pas mélanger l’Histoire de notre région, du monde avec sa Culture, avec ses croisements de pays et l’actualité de tous les jours, c’est une actualité, même pas brûlante mais « atomisante », dans laquelle on est complètement accablé, abruti par tous ces bouts d’événements, d’images ! Ce n’est pas ça la trace ! C’est l’agression des esprits à répétition, comme des mauvaises pubs ! Je veux parler de l’Histoire de l’humain ! L’Histoire de la Terre ! C’est ça qui me passionne !

Le rapport passé / futur

Il y a quelques jours, j’ai vu une émission sur l’espace, parce que souvent quand on est passionné d’ancien, ancien, ancien, on est passionné de futur, futur, futur, et donc à cette émission, il y avait tous les astronautes français qui étaient présents, des anciens, des nouveaux ; ils ont parlé justement de traces. Hubert Reeves, qui était là, parlait de l’importance des témoignages de ceux qui vivent des choses maintenant, mais aussi de toute la mémoire qui était inconsciente en nous et qui faisait que nous appartenons à la même race humaine. Voilà, donc, ce que moi, je vois dans la trace ; cela se situe au niveau moléculaire, ce qui me lie à tout ce qui a existé et à tout ce qui existe et à tout ce qui va exister pendant que je suis là et puis même après.

D’où ce rapport à l’Histoire, aux événements qui se sont passés, l’écho avec les événements qui se passent maintenant, mais ceux qu’on vit d’une manière générale. Et puis aussi, il y la trace tangible, par le mot, parce que je suis passionnée des lettres et de l’écriture. L’écriture, sous toutes ces formes, prend une place de plus en plus importante dans ma vie.

Quel est ton travail ?

Je suis médiatrice du livre, je travaille auprès de publics très différents : en tant qu’animatrice conteuse pour les tout-petits en crèche, comme lectrice à voix haute pour des personnes âgées de plus de 80 ans, j’anime des ateliers sur l’utilisation des bibliothèques d’école, suivant des thématiques en partenariat avec les enseignants. On fait des recherches documentaires, on crée des textes, des histoires, des abécédaires...

Jusqu’à présent, quand je faisais mes ateliers, j’avais mon idée ; je suis un petit peu bricoleuse, donc je préparais ce que j’allais faire, surtout le matériel dont j’avais besoin, et puis, je me lançais. Cela se passait bien, j’avais un bon contact avec les publics surtout avec les enfants, et puis les ateliers passés, je pensais aux enfants, à leur participation, à leurs réactions, je voyais le résultat et je me disais qu’il y avait beaucoup à dire. Le temps passait, j’étais sur un autre atelier et rien n’était mis en trace.

Écrire ce que l’on fait

J’ai fonctionné de cette manière pendant plusieurs années, et puis, le fait de participer à la formation de notre groupe Culture de Paix, m’a amenée à me dire, à l’instar de nos formateurs, que moi aussi, qui aime écrire, je devais le faire. La question a commencé à tourner dans ma tête : « Je n’écris pas ce que je fais, je n’écris pas ce que je fais ! Pourquoi, comment je le fais ? ».

Parallèlement, notre responsable du service Ville Lecture nous disait régulièrement qu’on n’était pas assez visible, pas assez lisible ! Que les gens ne comprenaient pas ce qu’on faisait, que ce soient les élus, les responsables de service… Avec ma collègue, nous avons donc commencé à faire des bilans : tels ateliers, avec tels élèves, telles écoles, on a travaillé dans la BCD, etc. mais je n’étais pas encore satisfaite. Et l’année dernière, nous avons décidé de faire cela ensemble… à tour de rôle, l’une écrivait l’autre parlait, on discutait, on validait à chaque fois, on cherchait la bonne formule, le bon mot ; on est allé vraiment dans le contenu, le pourquoi, comment les enfants ont réagi, ce qui s’est passé après, les écarts entre l’avant et l’après. J’ai incorporé des photos.

Au final, on s’est retrouvé avec un bilan plutôt « costaud » en nombre de pages qui représentait la trace réelle de notre travail, un véritable outil de travail et pour la première fois nous avons pu nous en servir auprès des élus, des autres responsables lors des réunions. Ce travail de trace commençait à prendre forme.

Quel lien fais-tu avec la Culture de paix ?

Dans la plupart des ateliers que j’anime, j’y inclus la notion de Culture de paix. Que ce soit dans la façon de travailler avec les enfants, dans l’autonomie que je leur laisse, dans le respect de la prise de parole, dans l’écoute bienveillante ; quand je sollicite la prise de parole de chaque enfant, je ne suis pas uniquement l’adulte animateur, ou bibliothécaire, ou conteur, qui est là et qui, le speech fini, boucle son sac et s’en va !

Ce qui est important c’est que, pendant ce temps où je suis avec les enfants, ma parole n’est pas au-dessus d’eux, elle est avec eux. D’ailleurs la plupart du temps, je suis assise avec eux ou je me déplace de l’un à l’autre. Par exemple, en ce moment avec la classe de Théo, qui est enseignant en grande section de maternelle, on prépare un abécédaire sur le thème de la montagne ; quand on travaille ensemble, on est assis au milieu des enfants, il n’y a pas la place de Théo ou de Valérie. On est assis sur les bancs avec eux. Leur donner leur place en tant qu’individus qui ont des choses à dire, ne pas contrecarrer la pensée des enfants, mais au contraire les aider à réaliser qu’ils savent des choses et que c’est intéressant pour le groupe de les partager, c’est une de mes priorités dans ma pratique professionnelle que je relie à la Culture de paix. J’essaie de mettre cela en place dans tous mes ateliers.

Travailler avec des adolescents

Depuis quelques temps, je fais des ateliers avec des adolescents, en collège, des ateliers poétiques avec une classe un peu particulière, qu’on appelle DP6, parce que dans leur emploi du temps, ils ont 6 heures en lycée professionnel. Ce sont des élèves pour la plupart en difficulté scolaire et pour qui la poésie n’est pas leur tasse de thé ! De plus, ils n’aiment pas particulièrement qu’on les fasse parler, encore moins quand il s’agit d’eux.

C’est la troisième année que je mène ces ateliers à la demande de leur professeur de français ; je me sers beaucoup de notre manière de travailler dans notre formation Culture de paix : je commence toujours mes séances par une lecture juste offerte mais qui a un lien avec notre thème ; leur écoute est toujours très attentive. Puis, je leur annonce la couleur, je leur dis comment va se dérouler l’atelier et à chaque fois, c’est un peu une découverte et en même temps, ils ont une petite idée. Il n’y a pas de piège, je les mets en confiance et ainsi ils adhèrent plus facilement. Je mets l’avant-trace et je joue avec ça : ainsi quand j’arrive au moment de l’atelier où on va faire quelque chose de différent, je leur demande où l’on en est, ce qu’on doit faire, et à chaque fois, ils valident ou rectifient. De cette manière, je sais qu’ils ont intégré le plan ou en tout cas, le déroulé de l’atelier.

Je pense que ces outils que j’ai travaillés lors de ma formation, mettent l’élève au centre de mon intérêt. Par expérience, je sais qu’il n’y a pas toujours cet échange et cette prise en compte de l’individu et surtout de l’enfant. Chez les médiateurs du livre, il y arrive parfois que la crainte de perte de pouvoir ou le sentiment de se faire dépasser prenne le dessus… On manque de confiance dans les compétences et l’intelligence de l’autre.

Comprendre pourquoi on fait cela

À chaque animation, l’enseignante et moi découvrons ces élèves qui chaque année sont différents mais qui ont tous en commun un certain rejet des mots, une certaine réticence à parler et encore plus à écrire. Les productions, qui sont demandées aux élèves et qui se font par étapes, sont toujours surprenantes.

Au début des rencontres, cela commence toujours par « Mais Madame, on ne comprend pas là, pourquoi on fait ça ? » et je leur réponds qu’ils ont des choses à dire et que ça m’intéresse.

Avant, je disais « ça m’intéresse » mais finalement l’important n’est pas que ça n’intéresse que moi. L’intérêt, au-delà du fait qu’ils vont peut-être jouer le jeu parce qu’ils me trouvent sympathique, c’est qu’ils le fassent avec d’autres jeunes du même âge, de la même classe et qu’ils acceptent de partager ce moment de création collective dans une entente bienveillante, alors qu’ils se font rarement des cadeaux entre eux. Voilà d’où je tire ma légitimation.

Lors du dernier atelier avec ces collégiens, les idées fusaient dans une petite bataille de vocabulaire qu’ils devaient utiliser pour construire leurs phrases autobiographiques et poétiques. Les élèves lançaient leurs mots, à droite, à gauche ; et tac ! moi, j’étais le scribe, j’écrivais sur un paperboard tout ce qu’ils me disaient. Devant cette dynamique, je leur ai dit qui si le Principal de leur collège, venait à passer par là, il serait agréablement surpris de les voir comme ça, travailler tous ensemble et prendre du plaisir à jouer avec les mots et paf ! la porte s’ouvre dans le CDI et Monsieur P. entre ! Cela m’a tellement surprise que j’ai piqué un fard ! Et quand un des élèves me demande pourquoi j’étais toute rouge, je lui ai répondu que c’était la surprise et j’ai ajouté : « Vous vous rendez compte du pouvoir des mots ? »… Le Principal est resté jusqu’à la fin de l’atelier, il y a même participé ; il a beaucoup apprécié l’implication de ces élèves et là, je me suis dit, que c’était un moment particulier qu’on venait de vivre, tous. Ça aussi, c’est de la légitimation qui compte pour moi !

Finalement, cette notion de traces, tu l’abordes de manière très éclatée ?
Oui, parce que je travaille de manière éclatée. Je me retrouve devant des publics différents, dans des lieux différents, je suis sur des actions différentes, donc les traces ne vont pas être uniformes mais à l’image des gens, des lieux, des ateliers. Je ne vais pas avoir les mêmes objectifs, les mêmes résultats avec une classe de maternelle dans laquelle les enfants construisent leur imaginaire et avec des adolescents qui eux ont oublié qu’ils savaient des choses. Quand je vais porter des livres ou faire de la lecture à voix haute à des personnes âgées, je ne passe pas par l’écrit, mais la trace ce sont les mots qu’on va échanger, les histoires que je vais leur raconter qui vont enclencher leurs souvenirs, leur mémoire. D’où le côté hétéroclite.

Laisser des traces ou se prouver qu’on est intelligent ?

Les deux et autre chose ! Avec les jeunes je ne parlerai pas uniquement de leur intelligence, mais surtout je veux leur faire réaliser que l’imagination c’est quelque chose d’important pour eux. Ils peuvent créer grâce à cette imagination. C’est une force pour se projeter dans le futur, une force de résistance face à ce que l’on veut parfois leur faire croire : l’idée que dans ce monde, il y a des casiers et que suivant ta couleur, ton origine ou ton zéro en math ou en français, ou si on se retrouve dans cette classe de DP6, l’avenir serait déjà tout tracé pour toi !

Résister à ces préjugés et se dire que peu importe qui ils sont et ce qu’ils feront, ils peuvent écrire de la poésie, ils peuvent imaginer des phrases complètement loufoques et ils peuvent prendre du plaisir à parler ensemble, à échanger, à s’ouvrir à d’autres. Oser ouvrir la porte sur l’imaginaire, plus encore que de l’intelligence, c’est cette richesse qu’ils ont en eux.

Par expérience, je sais qu’ils se souviendront d’avoir vécu ce genre de moment. Cette année, c’est un texte autobiographique et poétique que chacun aura inscrit sur son parchemin, qu’il pourra garder, voire clamer lors de la fête pour le départ à la retraite de leur Principal. Un autre moment dont ils se souviendront. Quand avec mon ami Théo, on croise des élèves qui ont grandi, ils se rappellent de ces moments dans lesquels ils se sont impliqués, pour lesquels nous leur avons laissé la place de co-créateurs. Ils ne se rappellent pas toujours de nos prénoms, mais de ce que nous faisions avec eux, oui ! « Ah, mais vous, vous êtes déjà venue dans mon école. Vous êtes la dame des livres » !

Dans mon service même, au bout de ces 1O années passées dans le groupe Culture de Paix, je commence à avoir le retour de cette expérience, de mon implication et de mon travail sur la trace. J’ai moins besoin de justifier la façon dont je travaille et pourquoi je participe à cette formation qui m’apporte des outils à la fois dans ma façon de travailler et dans ma façon d’être avec les autres.

Post-scriptum
  • Qu’est-ce que tu as appris sur toi, ton rapport au savoir, à la profession ?
  • Je pense à ma place en tant que professionnelle. J’occupe un poste un peu à part, entre la bibliothécaire, l’animatrice et l’enseignante ; un métier qui n’a pas vraiment une existence spécifique reconnue. Il faut toujours que je l’explique. Au bout de ces 1O années passées dans le groupe Culture de Paix, je commence à avoir des retours. J’ai moins besoin de justifier comment je travaille et pourquoi je participe à cette formation qui m’apporte bien des outils à la fois dans ma façon de travailler que dans ma façon d’être avec les autres au travail. La reconnaissance de mes compétences me donne de l’énergie positive. J’ai intégré tout cela, je peux le faire partager, je m’attache à ajouter un petit plus dans la plupart de mes ateliers : le temps de l’analyse réflexive. Voilà une nouvelle étape dans ma pratique professionnelle !