Accueil du site / Paroles d’acteurs / Des enseignants et éducateurs évoquent leur travail / « Quinze ateliers pour une Culture de paix » : un livre et ses effets dans le quotidien d’une classe

Le point de vue d’Élisa, enseignante de l’École élémentaire.

Tout au long de notre formation au sein du Groupe des enseignants et éducateurs pour une Culture de paix nous avons vécu des ateliers, nous en avons réinvesti certains, adaptés d’autres ; certains sont devenus pour quelques-uns leur « marque de fabrique » mais tous ont laissé leur empreinte dans notre quotidien et en particulier dans notre pratique professionnelle.

« 15 ateliers pour une culture de paix » (Chronique Sociale, 2010) : quelques reflets dans le quotidien d’une classe

(En savoir plus sur le livre : http://cultiverlapaix.org/spip.php?...)


Prendre l’option d’autrui (1) : avec et contre l’autre

Moi, enseignante, suis le capitaine d’un navire et chaque jour je vogue contre vents et marées. Je ne dois pas perdre de vue le cap entre les objectifs pédagogiques définis par les textes et la mise en application de mes propres valeurs.

Parmi celles-ci, ma conviction que je suis là pour guider ses petits d’hommes sur le long chemin qui fera d’eux des individus parfaitement acceptables, respectueux des règles, des autres et d’eux-mêmes. Dur challenge. Navigation entre rochers et écueils multiples que la Culture de paix aide à envisager autrement.

La formation Culture de paix m’a fait prendre conscience que nos pratiques étaient marquées par nos valeurs et que quand on fait quelque chose on doit savoir ce que l’on fait et pourquoi on le fait.

En classe, cela ne suffit pas si je suis la seule à être consciente de mes valeurs et à savoir où je vais. Par exemple, je pense que tous les élèves de ma classe savent qu’une des valeurs à laquelle je tiens est le respect des règles et des autres. Je passe beaucoup de temps à leur dire que j’y tiens et pourquoi j’y tiens. Je pense être extrêmement exigeante en particulier sur ce sujet-là, mais ils savent que c’est pour le bien de tous et de chacun.
Quand on commence la journée, je leur dis ce qu’on va faire dans la journée. Quand je commence une leçon, je leur dis ce que l’on va apprendre et pourquoi on va l’apprendre : « la grammaire c’est pour comprendre quand on lit ou se faire comprendre quand on écrit » ; « la numération ou le calcul, c’est pour résoudre des problèmes qui ne sont finalement que des situations artificielles qui nous préparent à la vie réelle ». Quand on va faire les exercices, on se dit quels sont les objectifs des exercices en rappelant bien qu’on ne s’exerce efficacement que si on sait pourquoi on s’exerce. Quand je corrige je leur dis pourquoi je corrige, quand ils corrigent leur travail je leur dis pourquoi et comment ils doivent corriger pour que ce soit efficace.

On passe donc énormément de temps dans ma classe à dire ce que l’on fait, pourquoi on le fait, comment on le fait !

Prendre l’option d’autrui (2) : quelle culture commune ?

Comment gérer les cultures familiales hétéroclites pour créer une culture commune : celle « de la classe », une culture construite et intégrée par tous, respectueuse de chacun ? Comment être exigeant en tant qu’enseignant en respectant au maximum chacun pour gêner le moins possible le développement de tous ?

La notion de Culture de paix m’a appris qu’il était de mon devoir d’avoir cette exigence envers chacun de mes élèves, ne serait-ce que par respect pour eux.

  • Je ne lâche jamais rien ni personne et je le leur rappelle régulièrement. J’exige le respect des règles, des autres, de soi-même et un investissement maximal dans le travail.
  • Je prends en compte les différences de cultures familiale, sociale... mais n’en fais jamais une excuse ou une faiblesse. C’est de l’existence, de l’acceptation, de la mise à distance des cultures de chacun que dépend la richesse de notre culture commune.
  • J’explique la raison, l’objectif de tout ce que je fais, de tout ce que je demande à mes élèves de faire. Cela prend du temps, mais on voyage mieux quand on sait où on va !

Dire d’où viennent nos choix… pédagogiques

Bref, quand je fais des ateliers « Culture de paix » ou « Éducation nouvelle » je dis toujours d’où cela vient. J’ajoute que je continue moi aussi à apprendre et en particulier lors de mes formations.

C’est vrai que j’ai fait le choix de faire peu d’ateliers, de fonctionner d’une manière qui semble être très traditionnelle, mais dans ma classe on verbalise, on explique, on met en perspective, on fait du sens, on travaille sur le statut de l’erreur.

Les ateliers restent des moments exceptionnels, ils ouvrent ou ferment une période ; ils peuvent aussi répondre à une problématique qui se pose dans le classe. L’atelier Mandala répond bien à la problématique des enfants qui s’enferment dans des comportements stéréotypés du type « mauvais élève », « voyou » etc. L’atelier « Territoires partagés » permet de mettre en place les règles de travail en commun.

Parfois un atelier cela peut être juste un cadeau. Mais toujours , on essaye de prendre conscience du travail réel et invisible de chacun.

À propos du rapport au temps.

Notre rapport au temps à nous, les adultes, n’est pas le même que celui des enfants. Pour moi, adulte, une année c’est un quarantième de ma vie. Pour eux, les enfants, c’est un huitième (merci Monsieur Jacquard de cette mise en perspective). Il faut partir de cette réalité, la faire évoluer vers ce qui pourrait être une compréhension commune de cette différence d’échelle.

Sur la notion de compétition.

J’ai réussi à désamorcer l’idée de compétition car, en classe, on fait un voyage ensemble.

Notre travail permet de faire des kilomètres, mais on n’a pas le droit de comparer son kilométrage à ceux des autres, par contre on compare avec son kilométrage des semaines précédentes pour mesurer le travail fourni. Les kilomètres sont mis en commun, tous les enfants de la classe participent à l’avancée du voyage et jamais on ne recule.

L’idée m’est venue car l’année dernière en formation on a travaillé sur les métaphores et je cherchais une idée pour faire prendre conscience à mes élèves du travail que l’on faisait en classe. M’est alors venue l’idée de l’explorations de territoires mal connus qui seraient le pays du français, des maths… Et pour explorer, les explorateurs font des kilomètres, ces kilomètres que nous faisons chaque semaine permettent d’ « imager » l’avancée de nos apprentissages.

Cultiver l’empathie, c’est…

Nous sommes humains après tout et, plongés dans le tourbillon de la classe, nous avons tendance à catégoriser les élèves, les parents. On se laisse aller aux conclusions faciles. Pris par le temps, nous oublions d’expliquer nos propres otions, nos propres valeurs et n’entendons pas celles des autres.

Prendre l’option d’autrui…

  • … c’est cutiver son empathie, c’est s’étranger le regard. Cela demande de prendre le temps de réfléhir, de se questionner.
  • … ce n’est pas dire à l’autre ce qu’on imagine qu’il veut entendre pour essayer d’en faire un allié. Cela c’est de la manipulation et tout le contraire de la Culture de paix. Les enfants et les parents disent ce qu’ils imaginent que l’enseignant veut entendre. Les employés disent ce qu’ils imaginent que le patron veut entendre. Les politiques disent ce qu’ils imaginent que le peuple veut entendre. Et comme chacun se sent incompris et méprisé, cela entraine des frustrations et des violences car tous ont la sensation d’avoir fait ce que l’autre attendait.
  • … c’est faire entendre à l’autre qu’on essaye de comprendre sa logique, sa culture, ses analyses.
  • … c’est se confronter et confronter l’autre à sa propre logique, sa propre culture, ses propres analyses sans préjuger de ce que cette confrontation fera bouger chez l’un comme chez l’autre.
  • … c’est prendre le risque de faire bouger ses propres lignes donc prendre le contre-pied justement de ce qu’a développé notre culture moderne : de nos jours, on se doit d’être réactif immédiatement, on n’a pas le temps de prendre du recul et reconnaître ses erreurs c’est avouer ses faiblesses.

Le statut de la question, de la recherche ; la place de l’imaginaire

La réflexion quotidienne que permet la Culture de paix entraine nécessairement des déplacements : à propos du rôle, de la place de la question en classe ; du rôle, de la place de l’imaginaire ; du rôle, de la place de la recherche.

Et c’est alors qu’on se trouve confronté à un vrai conflit entre des convictions personnelles antérieures qui évoluent et qu’il faut réellement repenser au sein de la classe et l’impossibilité que l’on a de le faire comme on le voudrait, par manque de temps et parce que notre cadre de travail est fluctuant et imprécis. Là encore ni désespoir, ni culpabilité. On doit se dire que l’important c’est de s’être posé la question, d’y avoir réfléchi et de considérer les choses sous un nouvel angle.

Ce faisant, une fois de plus, nous naviguons entre les valeurs de la Culture de paix et celle de l’Institution, entre l’école idéale que nous imaginons pour nos élèves et la réalité de la classe au quotidien. Et voilà que la Culture de paix remet en perspective nos propres questionnements, nous autorise à être des chercheurs de notre propre pratique et libère notre imaginaire.

J’avoue que j’use et j’abuse des métaphores en classe. Et voilà que sans m’en apercevoir, en ayant l’impression de ne pas avoir réussi à modifier la pratique de la classe pour les élèves, j’ai moi-même tellement bougé que cette pratique prend une dimension nouvelle.

É.