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Le témoignage de Sandrine, enseignante de CP.

Pourquoi avoir choisi de parler des langues étrangères ? Peut-être parce que j’ai vécu à l’étranger, au Mexique, et que j’ai été moi-même « d’ailleurs », et puis aussi pour le lien avec l’apprentissage des langues étrangères.

Interview réalisé le 20 mars 2012 par Odette et Michel.

Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Peut-être parce que j’ai vécu à l’étranger, au Mexique, et que j’ai été moi-même « d’ailleurs », et puis aussi en lien avec l’apprentissage des langues étrangères. Parler une autre langue, c’est envisager la réalité sous un autre angle, et c’est d’autant plus vrai que la langue apprise est éloignée des origines de ta langue maternelle ; quand j’étais au Mexique, j’ai suivi des cours de Nahuatl, la langue parlée par les Aztèques et c’est flagrant.

Qu’est-ce que tu as découvert à partir de l’apprentissage de la langue Nahuatl ?

C’est une langue très imagée et du coup poétique, car c’est une langue agglutinante ; par exemple « la poésie » se dit « la parole fleurie », et puis les catégories grammaticales n’ont rien à voir. Il y a une distinction de traitement entre les noms de choses inanimées et les noms d’êtres animés, mais comme les montagnes, les volcans sont associés à des dieux, ils deviennent des noms d’êtres animés... beaucoup plus questionnant que l’accord du genre.

Ensuite, comme cela s’est passé par ici avec le provençal, les autorités ont interdit aux personnes de parler cette langue dans les écoles et elle s’est perdue dans de nombreux endroits dans le laps de deux générations. Les autorités affichent un grand mépris pour toutes les langues autochtones du Mexique (et elles sont très nombreuses et variées) et ne manifestent pas le moindre intérêt à leur égard. Tous les noms de lieux aux alentours de México sont forcément en Nahuatl et il y a des anecdotes pas forcément heureuses d’ailleurs mais qui témoignent de cette ignorance : lors du tremblement de terre de 1986, tout un quartier de Mexico s’est effondré, c’est le quartier où il y a eu le plus de dégâts matériels et humains. Ce quartier s’appelle « Tlatelolco » qui veut dire « tas de sable » mais les autorités ne s’étaient jamais préoccupées de traduire cette langue qu’elles dédaignent car c’est la langue des Indiens.

C’est parlant.

Tu as fait le lien entre gens d’ici, gens d’ailleurs, ton expérience et l’apprentissage de cette langue.
Et alors comment tu reviens ici ?

J’enseignais là-bas aussi le français en collège et lycée. Expérience qui était un peu frustrante pour moi car très formatée, très peu de temps, beaucoup de classes avec beaucoup d’impératifs : des classes de 52 élèves... pour faire des langues, pas facile.

Quand je reviens ici, je passe le concours d’instit. J’enseigne sur Marseille et je mets ça un peu de côté. Puis, quand j’arrive sur Aubagne, environ 10 ans après, j’inscris mon fils dans une école, au Pin Vert, il tombe dans la classe d’Odile B. qui parle à la réunion de rentrée de Culture de paix et qui présente un projet qui s’appelle « Les langues se délient » et là, je fais des connexions (en plus du coup, mon fils a vécu le projet de l’intérieur !). Entre temps, Denis (le directeur de l’école) me parle aussi du Groupe des enseignants et éducateurs pour une Culture de paix et je décide de rentrer dans le groupe.

Autour de quoi ça se connecte ?

Dans Culture de paix, il y a culture c’est important et paix, rencontre des autres, ça me raccrochait un peu à ce parcours et ça me donnait envie d’aller voir ce qui s’y faisait.

Quel lien fais-tu à présent avec ton travail quotidien ?

Dans la classe, j’ai mis beaucoup de temps à mettre en pratique. Cela passe d’abord par les attitudes. Quand on a ce genre d’intérêts, quand on est dans ce type de démarche, on est en recherche d’un autre regard sur les enfants, sur les familles. Un regard bienveillant, on va dire.

En dehors de ça, j’ai mis, quand même beaucoup de temps à m’autoriser des pratiques de classe qui relèveraient d’ateliers que nous avons faits dans le groupe. Parce que je ne me sentais pas prête. Et que je ne voyais pas après comment faire, surtout avec des petits, parce que j’ai des CP en classe. J’avais du mal à voir comment mener un atelier. Ça me semblait très compliqué, ça me le paraît toujours. Je me suis autorisée à faire peu de choses.

Tu as dit autorisée...

Oui, c’est ça.

Est-ce que tu t’autorises actuellement plus de choses ?

Un peu plus, oui. Cette année, je me suis lancée dans des débats autour de lecture d’albums (très peu encore) par manque de temps, mais qui essayent de cadrer avec des problématiques. J’essaie de mener des discussions avec les élèves qui soient un peu dans cette optique-là de regard sur les problèmes de la vie, de relations avec autrui.

Peux-tu citer un exemple ?

Dernièrement, j’ai travaillé sur un album qui s’appelle « Nouveau monde ». On refait le lien avec le Mexique, le vécu.

C’est un petit album dont les illustrations sont des carrés et des ronds et ça parle de Christophe, un navigateur qui va découvrir une nouvelle terre. Quand il arrive, il rencontre des gens qui sont tous très différents de lui et, comme ils sont différents, il les enferme (puisque lui et ses soldats sont carrés et les habitants sont ronds). Même si, entre eux, les Espagnols (enfin ce n’est pas dit) ont tous des couleurs différentes, les autres aussi d’ailleurs. Christophe envoie donc ses soldats à la recherche des richesses de la terre et ses soldats reviennent mais, à cause du paysage escarpé, des grains de sables coupants, etc. ils finissent par s’arrondir petit à petit. Et quand ils reviennent, Christophe ne les reconnaît pas et il les enferme tous, jusqu’à ce qu’il se retrouve tout seul.

Et les enfants de 6-7 ans, à quel type de réflexions ce travail les amène-t-il ?

On cherche toujours le message de l’auteur.
Ce qui ressort au début, c’est « il a voulu nous faire peur, parce qu’on peut rester tout seul ». Après, on essaye de chercher des pistes : pourquoi cette peur ? Alors, il y a la peur de ne pas être reconnu, chez les enfants, si on change, peut-être qu’on n’est pas reconnu. Si on s’en va loin de ses parents, on n’est pas reconnu, peut-être qu’après, on ne sera plus accepté.
Après, on cherche aussi des pistes du genre « qu’est-ce qu’aurait pu faire Christophe pour que les choses se passent différemment lorsqu’il est arrivé ? » Alors là, il ressort des choses simples, mais que les enfants arrivent à verbaliser et qui sont importantes comme : quand il arrive, déjà, il aurait dû dire « bonjour ». Ah oui, mais ils ne parlent pas la même langue. Oui, mais avec des signes ça se comprend quand on dit bonjour à des gens... il aurait pu essayer.


C’est de la philosophie, une culture de l’altérité en tout cas...

Ce n’est pas dit comme ça, mais la réflexion c’est ça. On peut dire bonjour, on peut aller vers l’autre. Il y a des termes qui sortent comme « il faudrait s’approcher d’eux et faire leur connaissance » et des enfants qui disent :
« en général quand on arrive chez les gens, on leur apporte quelque chose. On ne vient pas pour prendre ce qu’il y a chez eux ».
Après, on n’a pas vu la vraie histoire. On n’a pas fait le parallèle forcément, on est parti de l’album lui-même.

Tu dis « philosophie », mais parfois ça va loin si on les laisse parler dans des petits groupes (ce qui est la difficulté de la classe parce qu’il faut des petits groupes). Ils arrivent même à des réflexions comme « peut-être qu’avant, les ronds, ils étaient carrés aussi... »
Le fait de soulever des questions me paraît important, même si on n’apporte pas toujours des réponses....

Ce n’est pas forcé d’avoir des réponses. L’important, ce sont les questions.

Et puis aussi, relever que « dire bonjour » c’est important, aller vers l’autre, c’est important et essayer de raccrocher ça à leur vie de tous les jours. Est-ce qu’eux vont vers l’autre, est-ce que eux disent bonjour quand il y a des gens qu’ils ne connaissent pas forcément ou qui leur paraissent différents ? Ça reste des interrogations en suspens. Libre à eux de les réinvestir.

Comment vois-tu la suite de ce travail ?

C’est un peu le problème. J’ai du mal à imaginer des traces, une suite.

Des traces, ce serait quoi ?

Le fait de débattre ainsi, amène des questionnements, c’est bien. Mais après, je me demande ce qui peut être adapté à l’âge de mes élèves et qui peut s’insérer dans une continuité d’enseignement.
Dans le cas de cet album, c’était encore décroché du reste, même si c’est un plus, forcément.

Tu as parlé des traces. As-tu pris des notes, fait des photos ? La suite idéale pour une enseignante, ce serait quoi ?

L’idéal, ce serait de multiplier ces ateliers, d’en faire plus souvent pour avoir des références après, des choses sur lesquelles s’appuyer.

Est-ce que tu aurais un autre exemple de choses qui se passent en classe et qui aurait un lien avec la culture de paix.

J’essaye d’avoir ce souci de l’auto-estime des enfants.

Cette année, j’y ai été vraiment confrontée parce que j’ai une élève qui disait clairement qu’elle était nulle, qu’elle n’y arriverait pas, qu’elle n’arriverait jamais à lire. Cela m’a beaucoup interpellée. Cela passe beaucoup par le dialogue, avec le retour, le feedback qu’on peut avoir sur les dires de l’enfant.
Ça passe parfois par des moments plus difficiles où il faut affronter ses larmes, pas parce que la tâche est trop dure, mais parce que certains enfants se sont mis dans la position de « je ne veux pas aller à l’école, de toute façon, je n’y arriverai pas. ». C’est le dialogue avec la famille aussi et puis c’est mettre en valeur les réussites. Essayer que dans la classe il y ait un dialogue entre les pairs qui ne soit pas juste juxtaposé, mais qu’il y ait un vrai échange.

As-tu pensé à créer des groupes d’entraide ?

Je le fais souvent sur des tâches, sauf si on est dans des situations d’évaluation très formatées. On a le droit de demander de l’aide.

C’est une chose de dire « on a le droit de demander de l’aide », c’est une autre chose de créer des groupes d’entraide.…

(Discussion entre nous sur la conscience que ces enfants ont de la possibilité qu’ils ont de s’entraider.)
Dans la constitution des groupes, j’y veille. Après, ce qui est important, c’est que chacun puisse aider et ça j’essaye d’y veiller, mais après c’est vrai que je ne l’ai pas encore formalisé.

Quelle est la principale difficulté qu’on rencontre quand on est enseignante de CP et qu’on veut faire valoir quelque chose qui s’appelle Culture de paix. http://cultiverlapaix.org/spip.php?...


Il faut déjà trouver des supports adaptés à l’âge des enfants. Avant, je travaillais avec des CM2, c’est quand même plus facile. Après, c’est définir aussi ce qu’on met sous les mots Culture de paix. On en a parlé dans le groupe, mais ce n’est pas évident de l’énoncer, de le clarifier. Qu’est-ce qui en fait partie et qu’est-ce qui n’en fait pas partie ?

Et si on te disait « culture de l’altérité » ?

Maintenant, je me suis faite au terme « Culture de paix ». Ça fait quand même peu de temps que je suis dans le groupe et je sens qu’il y a un passé et une pratique qui m’échappent par rapport à des ateliers et qu’il y a quand même cette difficulté de se lancer dans cette démarche que j’aimerais bien avoir plus souvent.

Sans l’avoir pu vivre, toi-même suffisamment.

Voilà exactement, je crois que pour moi, c’est la principale difficulté. À laquelle je n’ai pas trouvé de réponse… encore

Est-ce qu’il y a une chose que tu voudrais dire dans l’interview qui te semble importante ? On a parlé de l’apprentissage des langues étrangères. On a parlé des albums, de la question des débats…

Je crois que tout est lié. Il faudrait qu’on nous laisse un peu plus de liberté à l’école. Je te donne un exemple : j’avais demandé à ma hiérarchie si je pouvais continuer le projet d’Odile qui était un projet fantastique, « Les langues se délient ».
Potentiellement, c’était une partie de ses élèves et d’autres qui venaient enrichir l’expérience. Pour lier le tout au programme, moi, ce qui me semblait important c’est de sensibiliser les enfants à d’autres langues, à la mécanique d’entendre d’autres langues. Je me suis, quand même, vue essuyer un refus net et précis me renvoyant aux textes : c’est de l’anglais et pas autre chose... c’est vrai que ça crée une tension.

L’important ce n’est pas que les enfants aient fait de l’anglais, c’est la découverte d’une langue étrangère. Il pourrait y avoir 2 ou 3 choix, ce ne serait pas plus mal. Ils pourraient faire du Nahualt, aussi bien.

Exactement. C’est une idée. Apprendre des langues, cela ouvre des univers !

Post-scriptum

POST-SCRIPTUM : Une liste d’albums est disponible sur le site ICI : http://cultiverlapaix.org/spip.php?...;!