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Le point de vue d’une psychanalyste, Julia Kristeva qui donnera lieu à débat…

« Ils traitent à la légère le désastre de la fille de mon peuple en disant : »La paix, la paix« , / et il n’y a pas de paix » (Jérémie, VIII, 11), ainsi parlait Jérémie, « le prophète du malheur », qui commença à pro¬phétiser vers 627-626 av. J.-C., Jérémie, le pourfendeur des mensonges, des faux prophètes et des idolâtres._

(Carla - En pensée avec Soulages)

Aujourd’hui encore, vous me demandez si l’on peut faire la paix qui n’existe pas. Je pense, comme vous, au fameux « processus de paix » dont il ne reste que de désastreux oripeaux dans une cohorte « d’empêchements », de »sabotages« , »d’enlisements« , »d’arrêts« et autres »mises à mort« . Je pense à l’état de guerre larvée, intitulé situation »d’insécurité« , dans lequel le terrorisme a plongé le monde depuis le 11 septembre 2001.

Bien sûr, je n’ignore pas »qu’on fait la paix« à Paris, et même à New York. Je dis seulement que, même pour les plus chanceux, la paix apparaît aujourd’hui plus que menacée : une vue de l’esprit, peut-être même une hallucination, comme une pelli-cule translucide, un parfum volatil, l’aile d’une abeille, le rêve d’un sage qui s’imagine papillon ou d’un papillon qui se verrait en sage. Je me demande si jamais auparavant la paix a été entourée d’autant de »principes de précaution« , sinon d’incrédulité. Et je m’interroge.

Et si la paix n’existait, que comme objet de croyance, de foi et d’amour ? Autrement dit, si la paix n’existait que comme un discours imaginaire ? Ce qui voudrait dire qu’elle possède une certaine réalité, et même une réalité certaine. Il suffit de lire un roman, de regarder un film, d’écouter un disque ou de parti¬ciper à un rite religieux pour que cette réalité imaginaire s’empare de nous, ne serait-ce que comme projet ou promesse.

Les détracteurs modernes de ce qu’ils appellent le »droit-de-l’hommisme« ont tort de penser que le fondement de la paix imaginaire que sont les droits de l’homme révèle sa fragilité du simple fait que l’universalisme a échoué à gérer la justice sociale : et il est vrai que  »tous les hommes ne sont pas frères, égaux et universels«  si l’exclusion économique, raciale, religieuse peut les mettre au ban de la société, ou si elle les prive même de l’espérer. Mais c’est le deuxième support de l’imaginaire de la paix qui me paraît le plus gravement en souffrance aujourd’hui : l’amour de la vie nous échappe, il n’a même plus de discours.
Je dis donc que la paix est en crise à Gaza, à Jérusalem, à Paris, à New York, différemment et conjointe¬ment parce que le discours sur la vie nous fait défaut au début de ce troisième millénaire.

Mises à part les investigations scientifiques sur les frontières biologiques de la vie, force est de recon¬naître qu’après Hannah Arendt, nous n’avons pas de discours sur le »sens de la vie« , et encore moins sur »l’amour de la vie« [...] »

JULIA KRISTEVA est psychanalyste et écrivain, professeur d’université à Paris

Paru dans le Monde du 24/12/2002